Post-scriptum

Ce carnet de recherche est l’occasion pour moi de poursuivre mes réflexions et les discussions laissées en plan lors d’un cours, sur un bout de papier, en marge d’une page d’un article ou d’un livre (d'où son titre : Post-scriptum). Certains des billets retrouvés dans mon carnet de recherche seront co-écrits avec des collègues.

NORMALISATION DE LA RECHERCHE ET ALIÉNATION. LA RÉSONANCE D’HARTMUT ROSA COMME NOUVELLE POSTURE AUX CHERCHEURS EN MAL DE RECONNAISSANCE ?



Le trimestre de l’automne 2019 s’est terminé sur deux événements qui à première vue n’ont aucun lien entre eux : la sortie médiatique du physicien français, Frédéric Restagno et le passage à l’Université Saint-Paul (une université ottavienne) du théoricien critique de la modernité avancée, Hartmut Rosa. Or, ces deux événements nous ont amené une réflexion sur la véritable et la bonne (la normalisation de la) recherche et les dérives auxquelles nous assistons dans le monde universitaire. Ce sont ces réflexions que nous voulons partager avec vous dans ce billet.

Commençons donc par Restagno. Le 5 décembre 2019 dans la tribune du journal Le Monde, Frédéric Restagno prenait la plume pour témoigner de l’indignation de plusieurs chercheurs français suite à un projet de loi portant sur la programmation de la recherche au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) – France. Au titre percutant – « 
Alors, je ne suis pas un bon chercheur » – le texte du physicien pose d’emblée la question de la quantification des critères permettant de profiler le « bon » chercheur (Tribune – Le Monde – 5 décembre 2019). Frédéric Restagno n’est pas le seul à réagir aux réformes politiques du CNRS-France. François Xavier Fauvelle s’en est pris, pour sa part, à ce qu’il qualifie de « darwinisme fait à la recherche » soit des combats à mort desquelles sortent des vainqueurs : les « bons » chercheurs. Ce jeu à somme nulle auquel convie le nouveau virage politique français en matière de recherche est, selon Fauvelle, une caricature du « modèle américain » (Tribune – Le Monde, 23 décembre 2019).

Mais revenons justement sur le continent américain. Dans la rénovation des politiques en vigueur dans le milieu universitaire où nous pratiquons la recherche, le « bon » chercheur se décline sous une autre expression idéologique, nous osons même écrire, sous une autre hégémonie : la « véritable » recherche. Tout comme pour le « bon » chercheur, se pose avec acuité la question des critères de démarcation entre la « véritable » recherche et le reste. Il n’est pas très difficile ici de faire un rapprochement avec cette autre volonté qui habite certains à proposer des critères permettant de distinguer le « véritable » savoir du reste !

Bien qu’elle alimente les écrits et les analyses épistémologiques et sociologiques, sur un plan moins abstrait – dans la pratique quotidienne de la recherche dont nous sommes des observateurs privilégiés – la démarcation entre le « véritable » savoir, la « véritable » recherche, le « bon » chercheur s’est actualisée, en autres, dans une opposition entre la méthodologie quantitative et la méthodologie qualitative de la recherche.

Il est utile ici de rappeler qu’il sera compris des travaux de « physique sociale » d’Émile Durkheim – celui que les historiens consacreront père de la sociologie moderne – que la bonne pratique, la bonne démarche (il faut lire ici le « bon » chercheur, la « véritable » recherche, le « véritable » savoir) est de l’ordre du quantitatif. Par son manifeste, le Cercle de Vienne viendra enfoncer le clou. En réponse à cette position dite traditionnelle, Morrissette et Demazière (2019) soulignent que l’Université de Chicago – qui accueillera des figures phares de l’École de Francfort (Müller-Doohm, 2018) – sera un foyer important à la dissémination d’une approche critique du point de vue monosémique (du « bon » et du « véritable ») : la méthodologie qualitative de la recherche. Ils soulignent d’ailleurs que Thomas et Znaniecki, deux sociologues de l’École de Chicago et auteurs d’une étude fondatrice de la démarche qualitative, « 
affirment que les méthodes qualitatives sont les plus appropriées à la démarche sociologique et renvoient les méthodes quantitatives au rang de succédané des premières. » (Morrissette et Demazière, 2019, 90-91) : Provocation ou bien nouvelle pratique/nouvelle monosémie du « bon » ou du « véritable » pour les perdants de la tradition ?

En 2020, bien que l’opposition quantitatif/qualitatif soit dépassé – en une fraction de seconde il est possible d’obtenir dans les banques de données bibliographiques des ouvrages qui militent en faveur de la complémentarité des deux approches (« Mixed Methods » : voir, par exemple, Creswell et Plano Clark (2017)) – nous entendons tous à l’occasion certains chercheurs tenir haut et fort des propos sur la suprématie de la méthodologie quantitative de la recherche.

Bien qu’écoutant poliment les discours, les chercheurs qui nous entourent, Michelle et moi, se tournent de plus en plus vers autre chose que la méthodologie qualitative de la recherche ou encore la réconciliation de l’opposition entre le quantitatif et le qualitatif pour canaliser les malaises (inégalité, hégémonie, idéologie, etc.) en lien avec les discours et les pratiques univoques de ce qu’est un « bon » chercheur et une « véritable » recherche. Cette volonté à différencier le « bon » et le « véritable », à trouver des critères de démarcations, à vouloir mettre au-dessus, etc. a éloigné du projet positiviste
1 initial. En effet, Auguste Comte, le père de la physique social – celle-là même qui a influencé Durkheim cité précédemment et tout ce qui s’en suivra–, a travaillé au développement d’une philosophique positive qui fait du savoir scientifique (et la pratique de sa production : la recherche) un levier important à l’essor sociétal moderne (Karsenti, 2006). Comte était viscéralement attaché au relativisme qu’il placera au cœur de sa conception positive du monde : « Tout est relatif, voilà la chose absolue » (Comte, 1844/2003, p. 43). Ce relativisme semble avoir échappé aux chercheurs et aux gestionnaires des institutions scientifiques actuels qui proposent, tout comme l’a fait Comte au XIXe siècle, de constituer un système social fondé sur la science. En effet, à la différence de celle de Comte, l’entreprise sociétale d’aujourd’hui repose sur l’absolue scientifique, sur une normalisation de la recherche : le « bon » chercheur et le « véritable » savoir. François Xavier Fauvelle qualifie de darwiniste les actions politiques en matière de recherche en France.

Pour poursuivre dans le créneau de l’écologie
2, Michelle et moi militons en faveur de la diversité plutôt que de l’excellence, car elle participe à la constitution de la sociosphère, ce système réticulé qui rend possible l’existence et le développement social des êtres humains. Mais la question qui se pose est de savoir quelle(s) modalité(s) à la diversité en recherche faut-il privilégier ?


Poursuivons avec Rosa. Nous avons souligné dès les premières lignes du présent billet que parmi les deux événements marquants de notre trimestre de l’automne 2019 fut le passage de Hartmut Rosa à l’Université Saint-Paul. Les travaux critiques de Rosa s’inscrivent dans une suite de réflexions sur la société actuelle. Trois thèmes ont été abordés lors de ce passage : l’accélération (Rosa, 2013), aliénation (Rosa, 2014) et la résonance (Rosa, 2018).

Deux de ces trois thèmes (l’accélération et l’aliénation) trouvent écho dans des travaux sur la recherche et le métier de chercheur et d’universitaire. Nous pensons en particulier au manifeste de la « Slow Science » (Strengers, 2018), au mouvement du « Slow Professor » (Berg et Seeber, 2016) et au triomphe du vide (Alvesson, 2013). Bien que Rosa mette en exergue l’accélération, celle-ci n’est certainement pas la seule dimension institutionnalisée de la modernité avancée qui est aliénante. Conjuguée à la consommation, au besoin de reconnaissance, à l’identité de soi, l’accélération vient exacerber ces derniers (Rosa, 2014). Cette accélération nourrit ou amplifie « le sentiment de ‘ne pas vraiment vouloir faire ce que l’on fait’ » (Rosa, 2013, p. 406), ce que l’auteur appelle l’aliénation.

Cette idée d’aliénation a quelque chose du « triomphe du vide » découlant de la culture de la grandeur tel qu’analysée par Alvesson (2013). Le monde de la recherche et le monde universitaire sont parmi les systèmes sociaux contemporains qui structurent et se structurent autour d’une culture de la grandeur (Alvesson, 2013). Comme relevé à la section précédente, les acteurs de ces mondes sont invités à jouer à un jeu à somme nulle : concurrence entre chercheurs, concurrence pour les reconnaissances, concurrence pour maintenir sa position de leader de la recherche, etc. À ce jeu, personne n’est gagnant car tous doivent investir des efforts considérables ne serait-ce que pour ne pas reculer dans les gains obtenus. Comme le souligne Alvesson (2013), la bonne et la véritable recherche sont paramétrées à partir d’indice de performance : les prix d’excellence, le nombre d’articles publiés, le nombre de fois cité, le nombre de fois téléchargé, l’indice d’impact des revues dans lesquelles les articles sont publiés, le palmarès des établissements universitaires, le nombre de dollars obtenus en subvention, etc. Ces indices de performance ont quelque chose du logo que l’on veut avoir sur les vêtements que l’on porte ou encore de l’écusson que certains souhaitent retrouver sur leur voiture. Ils participent à définir l’identité et le sentiment de reconnaissance des chercheurs et des universitaires. Mais toute cette culture, du bon, du véritable, « du plus grand nombre », du « plus élevé », du plus « riche », du plus à la mode, créent une réalité surfaite (Alvesson, 2013). Par exemple, un chercheur qui publie dans une revue à fort indice d’impact est un meilleur chercheur que celui qui publie dans une revue à faible indice d’impact. Mais, et pour poursuivre l’exemple, tout ceci est artificielle dans la mesure où si aujourd’hui l’indice d’impact est un critère révélant le « bon » et le « véritable », qu’en sera-t-il demain
3? Tout comme le logo sur les vêtements ou l’écusson sur la voiture, de nouvelles structures symboliques se construisent en continu. Ces symboles de reconnaissance étant des symboles inscrits dans le monde marchand, ceux-ci ne sont pas immuables. La revue primée aujourd’hui le sera peut-être peu demain ou avec un peu de marketing la revue boudée aujourd’hui sera peut-être la revue phare de demain (il suffit de lire les travaux de Weick (1993; 2005) pour s’en convaincre).

La culture de la grandeur n’est pas sans conséquence. Alvesson (2013) s’attarde, d’une part, au jeu à somme nulle que les propos de François-Xavier Fauvelle dans la tribune du journal Le Monde rendent bien : « (…) un combat à mort dont sortent des ‘vainqueurs’ et des ‘perdants’ ». D’autre part, Alvesson (2013) s’en prend à la pression constante des individus au consumériste (de capitaux symboliques). Le monde de la recherche et le monde universitaire structuré autour de - et structurant - la culture de la grandeur de capitaux symboliques (éphémères : l’excellence
4, le bon, la véritable) tournent à vide (Alvesson, 2013). En effet, une consultation rapide des grands quotidiens le met bien en exergue : le lobby des entreprises auprès des chercheurs, création et fort financement par des entreprises de centre de recherche (et de chercheurs) en vue de redorer l’image de l’entreprise auprès de leurs consommateurs cibles (le financement des chercheurs comme une stratégie marketing), des universitaire-chercheurs dont le salaire et les subventions de recherche sont financés par les deniers publics et dont les résultats des travaux de recherche au final servent à enrichir les coffres d’entreprises pharmaceutiques aux dépendants des payeurs de taxes qui n’ont pas accès à la commercialisation des trouvailles desdits universitaires-chercheurs5. Ces quelques exemples illustrent bien le jeu à somme nul mis en exergue par Alvesson (2013). Il y a des perdants à l’accumulation de capitaux symboliques et ceux-ci ne sont pas uniquement les chercheurs. En somme, il y a quelque chose d’aliénant dans cette course à l’accumulation de capitaux symbolique.

À la lumière des critiques qu’Alvesson et Sköldberg (2018) adressent, entre autres, à la théorisation ancrée et à l’ethnométhodologie, se tourner vers le qualitatif en vue de dépasser cette l’aliénation n’est pas la solution. Selon ces deux auteurs, les classiques de la méthodologie qualitatifs ne mobilisent pas suffisamment la réflexivité herméneutique
6. Selon eux, en questionnant les écrits, les discours, le sens des mots, les symboles, l’existence, etc., la réflexivité est un levier au dépassement du vide résultant de la culture de la grandeur, de l’aliénation, etc. L’examen du contenu de certains éditoriaux de périodiques scientifiques reconnus comme des forums privilégiés à la recherche qualitative est très instructif sur l’étendue de la réflexivité herméneutique en recherche qualitative. Sans grand effort, il est possible de trouver des éditeurs qui célèbrent l’indice d’impact de leur revue - indice quantitatif symbolisant la performance en recherche.

Plus tôt, nous avons souligné que nous constatons que de plus en plus de chercheurs se tournent vers autre chose que la méthodologie qualitative de la recherche. Par exemple, certains explorent des sentiers alternatifs de la pratique telle que le mouvement « Slow » (slow science, slow professeur, etc.). On peut toutefois s’interroger si le fait de s’engager dans un mouvement « Slow » prémunit contre l’aliénation ? Qu’elle soit rapide ou lente, une pratique de recherche peut quand même s’inscrire dans le sillon de la culture de la grandeur et être aliénante. Pour bien comprendre ce que nous avançons par l’idée que même le « Slow » peut être aliénant, il faut donner de l’expansion au concept d’aliénation de Rosa : « Je propose donc de définir l’aliénation comme un mode de relation dans lequel le monde (subjectif, objectif, social) se montre insensible (indifférence), voire hostile (répulsion) à l’égard du sujet. L’aliénation désigne ainsi une forme d’expérience du monde où le sujet éprouve son propre corps, ses sentiments, son environnement matériel et naturel ou encore les contextes d’interactions sociales comme extérieurs, détachés et non responsifs, brefs, muets. » (Rosa, 2018, p. 205). Or, en contrepartie à l’accélération, Rosa propose la résonance et non la décélération. « La résonance est une forme de relation au monde associant affection et émotion, intérêt propre et sentiment d’efficacité personnelle, dans laquelle le sujet et le monde se touchent et se transforment mutuellement » (Rosa, 2018, p. 200).

Est-ce que l’idée est nouvelle ? Pas totalement à notre avis. En 1962, Polanyi lançait l’idée antipositiste (sans être pour autant subjectiviste et relativiste dira-t-il) que la production d’une connaissance, dont la connaissance scientifique, est aiguillée par la passion. Dit autrement : le rapport à la découverte de la réalité est guidé par un système complexe d’émotions, de valeurs, d’esthétiques, d’ingéniosités, etc. Mais cette revendication de plus de 50 ans de la passion en recherche n’a pas été suffisante à freiner la montée d’une culture de la grandeur, du triomphe du vide, des jeux à somme nulle, l’absence de diversité (le « bon » et le « véritable » des politiques de recherche) et l’iniquité. Pourquoi en serait-il autrement avec la résonance ? Au final, le rapport au monde qui fait résonner les chercheurs et les universitaires n’est-ce pas la reconnaissance ? Être reconnu comme un « bon » chercheur, comme quelqu’un qui fait de la véritable recherche.Avoir le plus grand nombre de publications. Avoir été publié par les revues ayant le plus fort indice d’impact. Être le plus cité, avoir un poste dans une université en tête du peloton, etc.

Certains s’inquiètent de la dérive que peut prendre la recherche comme suite à l’actualisation de la passion (Polanyi) en résonnance (Rosa). N’est-ce pas là une occasion de justifier - ce qui est aux yeux de plusieurs apparaît être - des frivolités (pour ne pas dire de la déraison, un naufrage annoncé)
7 :

  • Les plus fourbes des chercheurs pourraient ne lancer aucun projet de recherche tout en étant grassement payés par son université sous prétexte que rien ne résonne;

  • La résonnance n’est-elle pas une terre fertile à une autre affaire Sokal8?

  • N’est-ce pas là un retour aux théories anarchistes feyerabendiennes des années 19759?


Si pour certains la résonance en recherche est une occasion de faire dérailler la science, il nous plaît de rappeler d'une part que passion et résonance ne sont pas des synonymes de recherches bâclées. D'autre part, la science n’a pas attendu l’idée de la résonance avant de se mettre à déraper : la quête incessante d’une reconnaissance à partir du bon, du véritable, de l’excellent y a participé. La fraude scientifique est bien réelle. Il s’agit de penser au célèbre cas du nobélisé Hwang Woo-suk dont certains travaux ont été publiés dans Science - une revue à fort indice d’impact, une « excellente » revue nous tenons à le souligner. La situation est à ce point importante qu’elle fait la manchette de certains grands quotidiens (allez-y taper « fraudes scientifiques et La Presse »). Préoccupé par le phénomène, en 2013, Nature Medecine consacre un éditorial (
https://www.nature.com/articles/nm.3426) à l’intégrité en science. De toute évidence l’imposture intellectuelle va bien au-delà du canular relaté par Sokal et Brickmont (1997). Et elle n’est pas le seul lot des périodiques d’orientation philosophique postmoderne.


En somme qu’elle prenne la figue de la passion ou de la résonance, le véritable enjeu c’est qu’elle ne soit pas une sorte de divinité auprès de laquelle on se réfugie lorsque nous sommes malmenés sur le plan de la reconnaissance. Faire primer la résonance exige que soit pensée la pratique des chercheurs et des universitaires et la démarche méthodologique d’une recherche en tant que relation de résonance au monde. Mais c’est là une idée qui sera reprise dans un éventuel billet.

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Comment citer ce billet ?

Gauthier, J.B. et Harbour, M. (2020, 25 Février). Normalisation de la recherche et aliénation. La résonance d'Harmut Rosa comme nouvelle posture aux chercheurs en mal de reconnaissance ?
[Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

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Références

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Alvesson, M. et Sköldberg, K. (2018).
Reflexive methodology. New Vistas for Qualitative Research (3e edition). London : Sage.

Berg, M. et Seeber, B. K. (2016). The Slow Professor. Challenging the Culture of Speed in the Academy. Toronto: University of Toronto Press.


Comte, A. (1844/2003).
Discours sur l’esprit positif. Paris : J. Vrin.

de Berredo Carneiro, P. E. et Arnaud, P. (1970).
Auguste Comte : Écrits de Jeunesse, 1816-1828 suivis du mémoire sur la comogonie de Laplace 1835. Paris : Mouton & Cie.

Gingras (2014).
Les dérives de l’évaluation de la recherche : du bon usage de la bibliométrie. Paris : Raisons d’agir.

Hoquet, T. « Paul Feyerabend, anarhiste des sciences, La Vie des idées, 7 avril 2015. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Paul-Feyerabend-anarchiste-des-sciences.html

Karsenti, B. (2006).
Politique de l’esprit. Auguste Comte et la naissance de la science sociale. Paris : Hermann Éditeurs.

Miles, M. B. et Huberman, A. M. (1984).
Qualitative Data Analysis. London : Sage.

Morrissette, J. et Demazière, D. (2019). Les approches qualitatives à l’épreuve de la quantification des sciences.
Recherches qualitatives, 38 (1), 88-104.

Müller-Doohm, S. (2018).
Jürgen Habermas. Une biographie. Paris : Gallimard.

Palmer, R. E. (1969).
Hermeneutics. Evanston : Northwestern University Press.

Rosa, H. (2013). Accélération. Une critique sociale du temps. Paris : La découverte.

Rosa, H. (2014).
Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Paris : La découverte.

Rosa, H. (2018).
Résonnance. Une sociologie de la relation au monde. Paris : La découverte.

Strengers, I. (2018).
Another Science is Possible : A Manifesto for Slow Science. London: Polity.

Sokal, A. D. et Bricmont, J. (1997).
Impostures intellectuelles. Paris : Odile Jacob.

Weick, Karl E. (1993) The Collapse of Sensemaking in Organizations: The Mann Gulch Disaster, Administrative Science Quarterly, 38, 4, 628-652.

Weick, Karl E., Sutcliffe, Kathleen M. & Obstfeld, David (2005) Organizing and the Process of Sensemaking,
Organization Science, 16, 4, 409-421.

  1. Ici le terme positiviste est inclusif : à la fois du quantitatif et du qualitatif. La notion de positiviste a longtemps été synonyme de quantitatif. Conséquemment, la méthodologie qualitative de la recherche était présentée comme antipositiviste. Il y a 20 ans lorsque Jacques-Bernard a commencé à donner des cours en méthodologie de la recherche, il exhortait ses étudiants à être extrêmement prudents face à un tel réductionnisme. Dans la première édition (1984) de leur ouvrage phare, Qualitative Data Analysis, Miles et Huberman adoptaient une posture réaliste. Cette prise de position de Miles et Huberman a été retirée des dernières éditions de Qualitative Data Analysis. Plus de 30 ans après Miles et Huberman (1984), Ning Su publiait un texte sur la posture positiviste en méthodologie qualitative de la recherche.
  2. En écologie, certains définissent « la diversité [comme ce qui] forme la biosphère, cet enchevêtrement d’organismes vivants qui rend possible l’existence des êtres humains sur la terre » (Source : Ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques du Québec).
  3. Gingras (2014) montre que les indicateurs qui hier servaient aux bibliothécaires à évaluer la qualité de leurs collections sont devenus, à force de dérive, des mesures de performance en recherche (voir billet du 28 mai 2019).
  4. Portez attention aux discours des candidats à un poste de recteur d’une université. Beaucoup d’entre-deux ambitionnent la création de multiples foyers d’excellence. S’ils prennent le temps de respirer lors de leur discours, c’est pour se préparer à nous assommer de nouveau avec l’excellence. Disent-ils cela pour plaire à l’auditoire d’universitaires ? Quoi qu’il en soit, certains pourront répondre à notre remarque : « nous ne pouvons pas être contre la vertu ». L’université habite des pratiques de nature intellectuelle. Conséquemment, la vertu intellectuelle devrait primer sur les autres formes de vertus. Aristote a longuement réfléchi sur les vertus intellectuelles (voir Éthique à Nicomaque) et à notre humble connaissance, l’excellence n’est pas une vertu aristotélicienne.
  5. Aux enjeux (d’absence) de diversité des formes de recherche découlant de politiques développées autour du « bon » et du « véritable » s’ajoute l’iniquité (que nous sommes tentés de qualifier d’épistémologique). En effet, et du moins au Canada, les chercheurs-universitaires et les recherches qu’ils conduisent sont financés par les citoyens (les contribuables pour reprendre l’expression consacrée). Cependant, la masse des contribuables n’a pas ou a difficilement accès à ces savoirs et à leurs retombés. Pourtant, les organismes subventionnaires canadiens, les universités canadiennes, les politiques, les décideurs et gestionnaires parlent abondamment d’équité, de diversité et d’inclusion. Certains pourraient répondre à cette critique en brandissant la pratique des organismes subventionnaires canadiens exigeant la publication dans une revue en libre accès. La situation mise au jour dans une enquête La Presse montre que l’iniquité épistémologique va au-delà de la simple publication dans une revue en libre accès. Les organismes subventionnaires canadiens, les universités canadiennes, les politiques, les décideurs et gestionnaires parleraient-ils des deux côtés de la bouche en même ? Au final, la diversité, l’équité se seraient-elles pas que de banals exercices quantitatifs (nbr de femmes, nbr de minorité, etc.)?
  6. Alvesson et Sköldberg (2018) parlent de réflexivité interprétative. Palmer (1969) tisse des liens entre les théories de l’interprétation et l’herméneutique. Au fil des années l’herméneutique a connu différentes déclinaisons allant de l’interprétation de texte jusqu’à celui de l’existence, de la symbolique et du Qui de Paul Ricoeur (Qui parle, Qui raconte, Qui agit…). De notre point de vue la réflexivité en recherche a mobilisé ses différentes traditions herméneutiques.
  7. Dans ce qui suit, nous colligeons quelques réactions de collègues ou encore de doctorants qui sont invités à faire une analyse réflexive de certains des travaux de Rosa dans le cadre d’un de leur séminaire de doctorat.
  8. Alan Sokal a réussi à faire paraître dans la revue Social Text un texte vide de sens employant, de manière abusive, des termes des sciences de la nature (en particulier de la physique). L’entreprise de Sokal avait pour objectif de montrer les confusions intellectuelles chez les postmodernes (voir : Sokal et Bricmont, 1997).
  9. Au premier abord, l’anarchiste feyerabendienne et en particulier la célèbre maxime, « tout est bon », de Feyerabend est souvent comprise comme une invitation à faire n’importe quoi. Est-ce vraiment le cas ? Hoquet (2015) précise : « Feyerabend veut déboulonner les trois idoles que sont Vérité, Rationalité, Objectivité, et la notion corrélative de Science – trois idoles qui dans ce billet prend la forme du bon, du véritable, de l’excellence, etc. » Pour arriver à ses fins, Hoquet précise que Feyerabend devra aller plus loin (« tout est bon ») que les tentatives précédentes de Polanyi (celui-là même dont nous avons cité plus haut le principe de la passion en science) (Hoquet, 2015).
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RECONNAISSANCE SCIENTIFIQUE ET HONNEUR À L’ÈRE DE L’INDICE D’IMPACT


Les perspectives réflexives en méthodologie de la recherche nous invitent à questionner aussi bien les tenants que les aboutissants du choix du thème de nos recherches que les modes de diffusions des résultats privilégiés. C’est justement ce que poursuit ce billet: aborder dans une perspective réflexive l’aboutissant de la publication scientifique.

À partir de là, la professeure Michelle Harbour et moi-même travaillons depuis quelques années sur la « face cachée » de la diffusion scientifique. Elle n’est pas vraiment cachée puisque l’information est accessible à n’importe qui. En fait, elle est juste absence de l’imaginaire ou des métarécits qui sont faits sur la science qui considèrent que le chercheur participe au développement sociétal et humain. À combien de reprises m’a-t-on servi la métaphore du chercheur qui s’engage en sciences pour pratiquer l’amour de l’art – il me semble qu’il y a quelque chose de comptien et de mertonnien dans cette façon de raconter et d’imaginer la science et le métier de chercheur… quoi qu’il en soit…. Voyons un peu cette face cachée.

Comme plusieurs, je me suis dit tant qu’à publier pourquoi ne pas rêver de voir mon nom dans une revue à fort indice d’impact, un écusson que je pourrais mettre sur mon blason de chercheur ! Pour atteindre cet espoir qui relève plutôt de l’amour propre que de l’amour de l’art, il faut être résilient et ne pas compter ses heures, car le processus de publication scientifique laisse, hélas, trop souvent un goût amer. Michelle pourrait vous en parler longtemps, elle a publié dans Journal of Business Ethic (
https://link.springer.com/article/10.1007/s10551-013-1835-7). Journal of Business Ethic qui a un indice d’impact de 3.955 (sur 5 ans) se classe en 16e position du TOP 50 du The Financial Time (https://www.ft.com/content/3405a512-5cbb-11e1-8f1f-00144feabdc0).

Au-delà des poèmes, des fables et des mythes, à quoi contribue cette pratique du métier de chercheur qui vise la publication dans des périodiques ayant un fort indice d’impact et qui est nourrie par le besoin d’être reconnu ? Munis de cette question, Michelle et moi-même avons commencé à explorer les sciences et les affaires. Prenons les exemples suivants : International Journal of Project Management fait partie du catalogue des périodiques d’Elsevier, alors que Journal of Business Éthique appartient à SpringerNature. Elsevier et Springer sont des entreprises commerciales : la première appartient à RELX Group qui est une société ouverte et la seconde appartient à deux firmes d’investissement privées. Pour ces holdings, la croissance et la profitabilité sont les principaux objectifs d’affaires.

Quelques résultats de nos travaux sur le métier de chercheur et l’édition commerciale des périodiques scientifiques viennent d’être présentés au Congrès de l’Association des sciences administratives du Canada (ASAC - 26 mai, 2019) et au congrès de l’ACFAS (Association francophone pour le savoir -le 28 mai 2019).

Le papier présenté à l’ASAC et la conférence qui en a suivi consistaient à approfondir les écosystèmes d’affaires et les stratégies de coopération de cet univers de la publication des périodiques scientifiques. Alors qu’à l’ACFAS, la présentation visait à sensibiliser des chercheurs en management au fait que lorsque l’on poursuit l’objectif de publier dans une revue appartenant à un éditeur commercial ou encore lorsque l’on souhaite mettre à son blason un fort indice d’impact - comme l’on aime porter une chemise griffée
1 - par cette pratique, nous contribuons à maintenir tout un écosystème d’affaires avec des stratégies commerciales : celui de l’édition commerciale.

Avant de faire ce travail avec Michelle, je n’avais pas pris la mesure du monde marchand (stratégie d’affaires, indice d’impact comme marque de commerce, croissance et rentabilité) dernière la publication scientifique. Au fait de la situation, je peux faire des choix plus éclairés lorsque vient le temps de la diffusion de mes travaux de recherche. Je peux opter pour une revue d’un éditeur commercial si je souhaite publier dans ladite revue ou si les impératifs de la performance au travail l’exigent. En contrepartie, je peux choisir une revue d’un éditeur commercial dont la mission et le modèle d’affaires rejoignent mes valeurs. Enfin, il est également possible de choisir toute autre forme de véhicule de diffusion (ex. : une base de données en accès libre – H.A.L.). Comme Michelle et moi-même le relevons dans nos travaux, le monde de la publication scientifique est en constante transformation et de nouveaux joueurs s’ajoutent périodiquement.

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Comment citer ce billet ?

Gauthier, J.B. (2019, 28 Mai). Reconnaissance scientifique et honneur à l'ère de l'indice d'impact
[Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.
  1. Ce ne sont pas tous les périodiques avec un fort indice d’impact qui appartienne à un éditeur commercial. Cela dit, l’indice d’impact n’est pas qu’un indicateur bibliométrique – c’est-à-dire un indicateur de l’évolution des sujets de recherche et de la connaissance produit sur ces derniers. Nous en avons fait un indicateur de performance : performance sur les marchés pour la maison d’édition et performance de la productivité et de la qualité de la recherche pour les universités, les centres de recherche et les organismes subventionnaires. Les chercheurs, comme moi, ont été convaincus de publier dans des revues à forts indices d’impact : nous contribuons activement à maintenir l’indice d’impact comme mesure de performance et comme symbole de reconnaissance.
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RECENSION DES ÉCRITS SCIENTIFIQUES ET ÉVALUATION PAR LES PAIRS : À QUEL MOMENT FAUT-IL ANNONCER À UN ÉTUDIANT DE MAÎTRISE QUE LE «PAIR NOËL» N’EXISTE PAS ?


Voilà, le trimestre est lancé. Bien que cela fasse 20 ans que je donne des cours de méthodologies de la recherche, c’est toujours avec plaisir que je vais à la rencontre d’étudiants qui souhaitent vivre l’expérience de la recherche.

Difficile d’éviter de parler de la recension des écrits dans un cours de méthodologie de la recherche. En effet, c’est à partir de la recension des écrits que se construit la question de la recherche. Une somme considérable de ressources se prépare à être consacrée à trouver une réponse empirique à cette question. J’ai devant moi des étudiants qui, pour la plupart, n’ont jamais fait de cours de recherche. Ils arrivent chacun avec leur propre vision idéalisée de ce qu’est la science. Cet idéal a quelque chose de l’ordre de la posture épistémologique sans en être une rigoureusement articulée.

Chacun s’installe, nous sommes à la troisième séance. Le cours est en deux parties : une première, magistrale, sur les étapes concernant la définition d’une problématique de recherche et une seconde sous la forme d’un atelier en laboratoire informatique permettant aux étudiants de se familiariser avec les bases de données colligeant les millions d’articles scientifiques.

C’est l’heure, je projette une première plaquette. On y retrouve les étapes de spécification d’un problème de recherche. Quelque part dans la liste des étapes à suivre se trouve l’expression : « recension des écrits scientifiques ». Fort de mon expérience, je sais que je dois m’appesantir sur cette expression : elle est polysémique - une expression chère à ma collègue
la professeure Harbour - et du coup, une occasion de réflexivité sur la recherche et l’humanité du chercheur (voir Harbour et Gauthier, 2017).


« ... quelqu’un dans la classe peut-il nous préciser comment il faut définir l’expression ‘écrits scientifiques’ dans le contexte de la spécification d’une problématique de recherche ? »


Un premier courageux nous propose son interprétation. Bien que la définition qu’il propose soit intéressante, il y manque une précision importante que l’un de ses collègues de classe apportera :


« … ils doivent être révisés par un comité de pairs ».


La suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question : « Qu’est-ce qu’un pair » ...

Mais les réflexions, les sentiments, les idées, les inconforts se bousculent dans ma tête et dans mon corps.


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« Qu’est-ce qu’un pair » n’est pas, en soi, une question nouvelle. Cependant, elle est toujours d’actualité. En effet, et pour citer cet exemple, Stengers (2018) consacre une section de son livre à la question.

En premier lieu, il m’apparaît important de souligner la charge symbolique associée à la notion de « pair ». Celui-ci induit des sentiments de justice, d’égalité, de fraternité et de liberté autant dans l’expression des savoirs que lors de la constitution de ces derniers (la recherche). J’ose même dire qu’il renvoie à cet idéal habermassien de l’agir communicationnel soit celui « (... ) d’un monde (les pairs) capable d’apprécier à sa juste valeur, et d’utiliser dans la pratique quotidienne, le potentiel émancipatoire d’une intercompréhension exempte de coercition. » (
Müller-Doohm, 2018. Les parenthèses, et leurs contenus, sont de moi). Malheureusement, cet idéal ne résiste pas à l’épreuve du quotidien en recherche. Chaque chercheur, du débutant au chercheur chevronné, possède sa petite histoire concernant les « pairs » ! Une histoire entachée de sentiment de domination ou de coercition.

En empruntant les mots de Foucault (
1975 ; 1976), j’ose dire que dès qu’un chercheur adopte la figure de l’auteur, s’installe alors avec ses pairs (évaluateurs) quelque chose de pastoral ou de disciplinaire. Autrement dit s’installe un contexte où se conjugue l’examen normalisateur aux influences « … sur la subjectivité (du soumis à l’évaluation) par le contrôle et la dépendance, provoquant chez ce dernier un rattachement à sa propre identité par un mécanisme de prise de conscience de ses savoirs personnels ». (Martin, 2010, p. 28).

Évidemment, est associé à toutes formes de domination l’expression d’un pouvoir de sanction - la punition - dont la plus violente est certainement : rejet de l’article. Certains me diront que ce sont les règles du jeu et qu’il faut faire avec... Et c’est tellement les règles du jeu que celles-ci sont absentes des diagrammes représentant les étapes d’une recherche et qui truffent de nombreux textbooks de méthodologies de la recherche. Inutile d’appuyer ce que je viens d’avancer par une référence – levez-vous et ouvrez le premier textbook de métho qui vous tombe sous la main ! Ce constat n’a rien d’étonnant puisque les rhétoriques autour de la question « qu’est-ce qu’un pair » sont scientifico-centriques. Du coup est écarté du débat tout un monde, que plusieurs chercheurs ignorent ou souhaitent ignorer : l’univers commercial.

Les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques (pour citer un exemple
Elsevier - l’éditeur commercial d’International Journal of Project Management ou encore de Long Range Planning) sont des entreprises commerciales appartenant à de grands conglomérats et ayant des obligations de performances financières envers leurs actionnaires. Par exemple, Web of Science appartient à Clarivates Analytics qui elle-même appartient à Onex, une société ouverte et à Baring Private Equity Asia, une firme d’investissement privée - pour un portrait plus complet des acteurs de l’écosystème des périodiques scientifiques, voir Harbour et Gauthier (2016). Conséquemment, les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques établissent des pratiques d’affaires ciblant l’optimisation des profits sur un marché compétitif. La stratégie économique retenue repose, entre autres, sur l’impartition. Ils confient la production de l’édition de leurs périodiques (article, révision et choix éditoriaux) aux chercheurs -- qui sont payés par un tiers, souvent l’État.

De ce constat découlent, parmi d’autres, les questions suivantes :

  1. Est-il possible qu’il puisse y avoir un lien entre les politiques éditoriales d’un périodique et la stratégie d’affaire de son éditeur commerciale ? -- Les éditeurs commerciaux des périodiques scientifiques publicisent qu’ils ne s’ingèrent pas dans le contenu scientifique de leurs périodiques.


Cela dit …

  • Quel chercheur ne souhaite-t-il pas publier dans tel ou tel périodique, car elle a un fort indice d’impact ? -- Les indices d’impact ne renseignement-ils pas les investisseurs financiers actuels et potentiels sur la « rentabilité » des périodiques et de leurs éditeurs commerciaux sur les marchés économiques concurrentiels ?

  • Quel chercheur ne s’est pas assuré de citer tous les articles parus dans le périodique dans lequel il souhaite se faire publier et portant sur le thème de ses écrits ? -- S’il n’a pas accès facilement au contenu de ladite revue, quel chercheur n’a pas une fois dans sa carrière fait des pressions auprès de la bibliothèque de son université pour que celle-ci s’abonne à ladite revue ? Il s’agit de dollars versés directement ou indirectement par l’État à l’éditeur commercial du périodique -- Harbour et Gauthier (2016) présentent avec beaucoup plus de détails l’ensemble des acteurs intervenant dans la transaction.


  • Au quotidien, les mots « projets » et « programmes » sont utilisés pour décrire la recherche. En gestion de projet, l’analyse des parties prenantes est une condition clé à l’atteinte des objectifs ciblés. Oublier de tenir compte des forces d’influence de l’un d’entre eux peut avoir des conséquences sur le succès du projet. En conséquence, il n’est plus possible de faire fi des éditeurs commerciaux et de leurs pratiques d’affaires dans le cycle de la recherche. Elles sont structurantes au même titre que l’accès à un terrain, à la volonté d’individu à participer à une recherche, les questionnaires utilisés, etc.

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    … la suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question: « Qu’est-ce qu’un pair » ... Pourtant, je n’arrive pas à prononcer à haute voix la question. Je n’ai pas encore statué sur le moment où il faut annoncer à un étudiant de maîtrise que le « pair noël » n’existe pas.


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    Je vous invite à lire également le billet suivant d'Alexandre Moatti : Pourquoi je ne plubie(rai) plus (jamais) dans des revues scientifiques.

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    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. (2018, 19 Septembre). Recension des écrits scientifiques et évaluation par les pairs : à quel moment faut-il annoncer à un étudiant de maîtrise que le «pair noël» n'existe pas ?
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

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    ÉLOGE DE LA RÉFLEXIVITÉ

    Écrit en collaboration avec la Professeur Michelle Harbour (michelleharbour.ca)*


    Réfléchir… Cela ne devrait-il pas être au cœur de la démarche scientifique ? Alors que signifie réfléchir pour le chercheur ?

    Dans notre vision occidentale, lorsqu’il est question de réfléchir en recherche, différentes images nous viennent à l’esprit. Le physicien, le mathématicien, le biologiste empruntant une démarche rationnelle ; analyse des recherches antérieures ; établissement d’hypothèses ; collecte de données ; analyse des données et discussions sur les résultats, le tout débouchant sur une conclusion, juste et optimale. « Une idée de génie ! », illustrée à merveille par la célèbre sculpture d’Auguste Rodin, Le Penseur, qui incarne si bien la non moins célèbre maxime de René Descartes : « Je pense donc je suis » ! Ces deux exemples idéalisent un opérateur cognitif de la modernité, pour reprendre les mots de Richard Déry (2009): la Raison.

    Que disent les neuropsychologues de la réflexion en cognition ? Pour ces derniers, il s’agit d’une activité qui s'inscrit dans un processus cognitif tributaire de trois grandes fonctionnalités : la flexibilité mentale, la planification ainsi que le contrôle et la régulation de l'action. C'est donc, entre autres, la capacité d'attention et la mémoire qui entre en jeu ici. Ces processus cognitifs supérieurs sont exécutés principalement au niveau du cortex préfrontal tout en étant en interaction avec les différentes parties du cerveau. À la base, réfléchir est donc un processus neuronal. À l'appui de leurs hypothèses, les neuropsychologues ont montré que le lobe frontal antérieur des sujets introspectifs (donc réflexifs) est davantage développé. Réfléchir revient alors à utiliser la matière grise d'une zone bien précise du cerveau. Il suffit de retenir pour le moment que les neuropsychologues abordent de manière instrumentale le réflexif comme un processus introspectif qui nécessite attention et mémoire, ce sur quoi nous reviendrons dans un autre billet.

    Dans l’ascension triomphante de la Raison (instrumentale) a été écartée une autre forme de prise de conscience, autrement dit d’opérateur cognitif : la réflexivité. Le philosophe Jürgen Habermas (1976) souligne qu’en voulant rompre définitivement avec la métaphysique et le théologique, les positivistes ont tout rejeté, sauf la raison. Du même coup, ils ont jeté « le bébé (la réflexivité) avec l’eau du bain (la métaphysique et le théologique) » ! Pourtant, réflexion et raison ne sont pas en opposition. Du point de vue de certains philosophes, par la réflexion, on sort de soi-même ; en réfléchissant sur l’objet (en l’occurrence de sa Raison), le penseur s'en dégage en quelque sorte. C'est donc une véritable remise en cause dont il est question. Ce faisant, la réflexion permet de mieux se comprendre et d'adopter une attitude critique face à ce que nous percevons. En permettant de questionner les tenants et les aboutissants des interprétations et des analyses fondées sur la Raison, la réflexivité, d’un point de vue philosophique, agit non seulement comme « garde-fou » de la raison (inutile de revenir sur les résultats auxquels a conduit, et conduit toujours, une Raison instrumentale exacerbée), mais également comme incubateur qui donne à la Raison toute sa véritable puissance.

    Cela dit, réfléchir, pour les chercheurs en gestion (l’un des domaines iconiques de la modernité), prends plusieurs voies, mais s'inspire principalement de la compréhension qu'en ont les philosophes.  Nous avons consolidé les compréhensions de cette activité dans un article déposé dans HAL (hal-01543416, version 1) et portant spécifiquement sur « réfléchir en contexte de polysémie ». En résumé, réfléchir se structure autour de deux moments qui concilient la dualité entre deux opérateurs cognitifs : la Raison et la Réflexivité. Le premier moment (ou le premier ordre de réflexion) implique de réfléchir sur le phénomène étudié comme tel en mobilisant la Raison comme opérateur cognitif (soit une volonté d’étudier le phénomène en soi, avec une perspective objective, voire neutre); comment les acteurs, les actions, les mots utilisés, les connaissances partagées participent à la construction de l'objet d'étude. Le deuxième moment (ou ordre de réflexion) implique au contraire la capacité critique du chercheur en regard de lui-même et du contexte; en quoi ses connaissances, ses expériences, ses habiletés, ses émotions guident la construction de l'objet d'étude (le phénomène pour soi) et donc les travaux interprétatifs et analytiques résultant de la Raison (premier ordre de réflexion).
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    Réfléchir, c'est donc d'être capable de Raison mais aussi de regards critiques sur le monde qui nous entoure et sur nos pratiques, nos pensées, nos modes de fonctionnement, nos croyances.  Réfléchir devrait être à la base de notre éducation. Or, réfléchir prend du temps.  En fait, non !  Réfléchir ne prend pas de temps.  Réfléchir requiert l'exclusivité attentionnelle. En ce sens donc oui, elle prend du temps.  Du temps juste pour elle…
     
    C'est dans ce contexte que s'inscrit ce carnet de recherche.  Il constitue un lieu de partage de réflexions sur la pratique de la science (la mienne et celle de mes collègues en général) et un lieu de partage sur la pratique de la gestion. En fait, l'écriture des billets constitue une obligation de prendre un temps d'arrêt.  Ce carnet de recherche oblige donc à prendre le temps de mettre par écrit et ce faisant, de réfléchir un peu plus et un peu plus longtemps. 

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    PS Bien que ce premier billet tient lieu de lancement de nos carnets de recherche respectifs, nous avons décidé de l’écrire en collaboration. En fait, nos réflexions nous ont amenés de part et d’autre à vouloir mettre en place un carnet de recherche, rejoignant ainsi un mouvement qui tend à utiliser pleinement les outils modernes (WEB, réseaux sociaux par exemples) pour communiquer différemment certains de nos résultats de recherche et nos réflexions. Réfléchissant depuis plusieurs années sur l’industrie de la publication et sur le processus de transmission des connaissances scientifiques ainsi que sur la réflexivité en recherche, nous jugions important de débuter ce carnet en expliquant l’importance que revêt la réflexivité dans notre pratique professionnelle et nos valeurs, et ce faisant, nous imaginions très mal écrire ce premier billet chacun de notre côté.

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    Références
    Déry, R. (2009).  La modernité.  Montréal : JFD
    Habermas, J. (1976). Connaissance et intérêt. Paris : Gallimard
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    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. et Harbour, M. (2018, 28 juin). Éloge de la réflexivité.
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

    *Les auteurs ont collaboré de manière équivalente aussi, nous avons disposé les noms en fonction de l'ordre alphabétique.