@import((rwml-menu))
Nouvelles de JBGNews about JBG
ActualitéNews headlines
Archives 2018 nouvelles JBG2018' archives of News about JBG
Archives 2017 nouvelles JBG2017' archives of News about JBG
Archives 2016 nouvelles JBG2016' archives of News about JBG
Archives 2015 nouvelles JBG2015' archives of News about JBG
Archives 2014 nouvelles JBG2014' archives of News about JBG
Archives 2013 nouvelles JBG2013' archives of News about JBG
Archives 2012 nouvelles JBG2012' archives of News about JBG
Note biographiqueBiographical Note
EnseignementTeaching
Mémoires et thèsesMaster's and Doctoral Theses
RechercheResearch
Sommaire du programme de rechercheResearch program summary's
ArticlesReferred Articles
Communications arbitréesReferred Conferences
Ouvrages collectifsBook Chapters
Rapports de rechercheWorking papers
Communications non arbitréesWorkshops and Seminars
Numéro spécialSpecial number
Événements scientifiquesScientific Events
Publications exclusivesExclusive Papers
CarnetCarnet
Stacks Image 505
Jacques-Bernard Gauthier
Téléphone: 819.595.3900 poste 1732
Adresse courriel: Jacques-bernard.Gauthier@uqo.ca
Ce carnet de recherche est l’occasion pour moi de poursuivre mes réflexions et les discussions laissées en plan lors d’un cours, sur un bout de papier, en marge d’une page d’un article ou d’un livre. Certains des billets retrouvés dans mon carnet de recherche seront co-écrits avec des collègues.

RECONNAISSANCE SCIENTIFIQUE ET HONNEUR À L’ÈRE DE L’INDICE D’IMPACT


Les perspectives réflexives en méthodologie de la recherche nous invitent à questionner aussi bien les tenants que les aboutissants du choix du thème de nos recherches que les modes de diffusions des résultats privilégiés. C’est justement ce que poursuit ce billet: aborder dans une perspective réflexive l’aboutissant de la publication scientifique.

À partir de là, la professeure Michelle Harbour et moi-même travaillons depuis quelques années sur la « face cachée » de la diffusion scientifique. Elle n’est pas vraiment cachée puisque l’information est accessible à n’importe qui. En fait, elle est juste absence de l’imaginaire ou des métarécits qui sont faits sur la science qui considèrent que le chercheur participe au développement sociétal et humain. À combien de reprises m’a-t-on servi la métaphore du chercheur qui s’engage en sciences pour pratiquer l’amour de l’art – il me semble qu’il y a quelque chose de comptien et de mertonnien dans cette façon de raconter et d’imaginer la science et le métier de chercheur… quoi qu’il en soit…. Voyons un peu cette face cachée.

Comme plusieurs, je me suis dit tant qu’à publier pourquoi ne pas rêver de voir mon nom dans une revue à fort indice d’impact, un écusson que je pourrais mettre sur mon blason de chercheur ! Pour atteindre cet espoir qui relève plutôt de l’amour propre que de l’amour de l’art, il faut être résilient et ne pas compter ses heures, car le processus de publication scientifique laisse, hélas, trop souvent un goût amer. Michelle pourrait vous en parler longtemps, elle a publié dans Journal of Business Ethic (
https://link.springer.com/article/10.1007/s10551-013-1835-7). Journal of Business Ethic qui a un indice d’impact de 3.955 (sur 5 ans) se classe en 16e position du TOP 50 du The Financial Time (https://www.ft.com/content/3405a512-5cbb-11e1-8f1f-00144feabdc0).

Au-delà des poèmes, des fables et des mythes, à quoi contribue cette pratique du métier de chercheur qui vise la publication dans des périodiques ayant un fort indice d’impact et qui est nourrie par le besoin d’être reconnu ? Munis de cette question, Michelle et moi-même avons commencé à explorer les sciences et les affaires. Prenons les exemples suivants : International Journal of Project Management fait partie du catalogue des périodiques d’Elsevier, alors que Journal of Business Éthique appartient à SpringerNature. Elsevier et Springer sont des entreprises commerciales : la première appartient à RELX Group qui est une société ouverte et la seconde appartient à deux firmes d’investissement privées. Pour ces holdings, la croissance et la profitabilité sont les principaux objectifs d’affaires.

Quelques résultats de nos travaux sur le métier de chercheur et l’édition commerciale des périodiques scientifiques viennent d’être présentés au Congrès de l’Association des sciences administratives du Canada (ASAC - 26 mai, 2019) et au congrès de l’ACFAS (Association francophone pour le savoir -le 28 mai 2019).

Le papier présenté à l’ASAC et la conférence qui en a suivi consistaient à approfondir les écosystèmes d’affaires et les stratégies de coopération de cet univers de la publication des périodiques scientifiques. Alors qu’à l’ACFAS, la présentation visait à sensibiliser des chercheurs en management au fait que lorsque l’on poursuit l’objectif de publier dans une revue appartenant à un éditeur commercial ou encore lorsque l’on souhaite mettre à son blason un fort indice d’impact - comme l’on aime porter une chemise griffée* - par cette pratique, nous contribuons à maintenir tout un écosystème d’affaires avec des stratégies commerciales : celui de l’édition commerciale.

Avant de faire ce travail avec Michelle, je n’avais pas pris la mesure du monde marchand (stratégie d’affaires, indice d’impact comme marque de commerce, croissance et rentabilité) dernière la publication scientifique. Au fait de la situation, je peux faire des choix plus éclairés lorsque vient le temps de la diffusion de mes travaux de recherche. Je peux opter pour une revue d’un éditeur commercial si je souhaite publier dans ladite revue ou si les impératifs de la performance au travail l’exigent. En contrepartie, je peux choisir une revue d’un éditeur commercial dont la mission et le modèle d’affaires rejoignent mes valeurs. Enfin, il est également possible de choisir toute autre forme de véhicule de diffusion (ex. : une base de données en accès libre – H.A.L.). Comme Michelle et moi-même le relevons dans nos travaux, le monde de la publication scientifique est en constante transformation et de nouveaux joueurs s’ajoutent périodiquement.

---
*Ce ne sont pas tous les périodiques avec un fort indice d’impact qui appartienne à un éditeur commercial. Cela dit, l’indice d’impact n’est pas qu’un indicateur bibliométrique – c’est-à-dire un indicateur de l’évolution des sujets de recherche et de la connaissance produit sur ces derniers. Nous en avons fait un indicateur de performance : performance sur les marchés pour la maison d’édition et performance de la productivité et de la qualité de la recherche pour les universités, les centres de recherche et les organismes subventionnaires. Les chercheurs, comme moi, ont été convaincus de publier dans des revues à forts indices d’impact : nous contribuons activement à maintenir l’indice d’impact comme mesure de performance et comme symbole de reconnaissance.

_______________

Comment citer ce billet ?

Gauthier, J.B. (2019, 28 Mai). Reconnaissance scientifique et honneur à l'ère de l'indice d'impact
[Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.
+

RECENSION DES ÉCRITS SCIENTIFIQUES ET ÉVALUATION PAR LES PAIRS : À QUEL MOMENT FAUT-IL ANNONCER À UN ÉTUDIANT DE MAÎTRISE QUE LE «PAIR NOËL» N’EXISTE PAS ?


Voilà, le trimestre est lancé. Bien que cela fasse 20 ans que je donne des cours de méthodologies de la recherche, c’est toujours avec plaisir que je vais à la rencontre d’étudiants qui souhaitent vivre l’expérience de la recherche.

Difficile d’éviter de parler de la recension des écrits dans un cours de méthodologie de la recherche. En effet, c’est à partir de la recension des écrits que se construit la question de la recherche. Une somme considérable de ressources se prépare à être consacrée à trouver une réponse empirique à cette question. J’ai devant moi des étudiants qui, pour la plupart, n’ont jamais fait de cours de recherche. Ils arrivent chacun avec leur propre vision idéalisée de ce qu’est la science. Cet idéal a quelque chose de l’ordre de la posture épistémologique sans en être une rigoureusement articulée.

Chacun s’installe, nous sommes à la troisième séance. Le cours est en deux parties : une première, magistrale, sur les étapes concernant la définition d’une problématique de recherche et une seconde sous la forme d’un atelier en laboratoire informatique permettant aux étudiants de se familiariser avec les bases de données colligeant les millions d’articles scientifiques.

C’est l’heure, je projette une première plaquette. On y retrouve les étapes de spécification d’un problème de recherche. Quelque part dans la liste des étapes à suivre se trouve l’expression : « recension des écrits scientifiques ». Fort de mon expérience, je sais que je dois m’appesantir sur cette expression : elle est polysémique - une expression chère à ma collègue
la professeure Harbour - et du coup, une occasion de réflexivité sur la recherche et l’humanité du chercheur (voir Harbour et Gauthier, 2017).


« ... quelqu’un dans la classe peut-il nous préciser comment il faut définir l’expression ‘écrits scientifiques’ dans le contexte de la spécification d’une problématique de recherche ? »


Un premier courageux nous propose son interprétation. Bien que la définition qu’il propose soit intéressante, il y manque une précision importante que l’un de ses collègues de classe apportera :


« … ils doivent être révisés par un comité de pairs ».


La suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question : « Qu’est-ce qu’un pair » ...

Mais les réflexions, les sentiments, les idées, les inconforts se bousculent dans ma tête et dans mon corps.


* * *

« Qu’est-ce qu’un pair » n’est pas, en soi, une question nouvelle. Cependant, elle est toujours d’actualité. En effet, et pour citer cet exemple, Stengers (2018) consacre une section de son livre à la question.

En premier lieu, il m’apparaît important de souligner la charge symbolique associée à la notion de « pair ». Celui-ci induit des sentiments de justice, d’égalité, de fraternité et de liberté autant dans l’expression des savoirs que lors de la constitution de ces derniers (la recherche). J’ose même dire qu’il renvoie à cet idéal habermassien de l’agir communicationnel soit celui « (... ) d’un monde (les pairs) capable d’apprécier à sa juste valeur, et d’utiliser dans la pratique quotidienne, le potentiel émancipatoire d’une intercompréhension exempte de coercition. » (
Müller-Doohm, 2018. Les parenthèses, et leurs contenus, sont de moi). Malheureusement, cet idéal ne résiste pas à l’épreuve du quotidien en recherche. Chaque chercheur, du débutant au chercheur chevronné, possède sa petite histoire concernant les « pairs » ! Une histoire entachée de sentiment de domination ou de coercition.

En empruntant les mots de Foucault (
1975 ; 1976), j’ose dire que dès qu’un chercheur adopte la figure de l’auteur, s’installe alors avec ses pairs (évaluateurs) quelque chose de pastoral ou de disciplinaire. Autrement dit s’installe un contexte où se conjugue l’examen normalisateur aux influences « … sur la subjectivité (du soumis à l’évaluation) par le contrôle et la dépendance, provoquant chez ce dernier un rattachement à sa propre identité par un mécanisme de prise de conscience de ses savoirs personnels ». (Martin, 2010, p. 28).

Évidemment, est associé à toutes formes de domination l’expression d’un pouvoir de sanction - la punition - dont la plus violente est certainement : rejet de l’article. Certains me diront que ce sont les règles du jeu et qu’il faut faire avec... Et c’est tellement les règles du jeu que celles-ci sont absentes des diagrammes représentant les étapes d’une recherche et qui truffent de nombreux textbooks de méthodologies de la recherche. Inutile d’appuyer ce que je viens d’avancer par une référence – levez-vous et ouvrez le premier textbook de métho qui vous tombe sous la main ! Ce constat n’a rien d’étonnant puisque les rhétoriques autour de la question « qu’est-ce qu’un pair » sont scientifico-centriques. Du coup est écarté du débat tout un monde, que plusieurs chercheurs ignorent ou souhaitent ignorer : l’univers commercial.

Les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques (pour citer un exemple
Elsevier - l’éditeur commercial d’International Journal of Project Management ou encore de Long Range Planning) sont des entreprises commerciales appartenant à de grands conglomérats et ayant des obligations de performances financières envers leurs actionnaires. Par exemple, Web of Science appartient à Clarivates Analytics qui elle-même appartient à Onex, une société ouverte et à Baring Private Equity Asia, une firme d’investissement privée - pour un portrait plus complet des acteurs de l’écosystème des périodiques scientifiques, voir Harbour et Gauthier (2016). Conséquemment, les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques établissent des pratiques d’affaires ciblant l’optimisation des profits sur un marché compétitif. La stratégie économique retenue repose, entre autres, sur l’impartition. Ils confient la production de l’édition de leurs périodiques (article, révision et choix éditoriaux) aux chercheurs -- qui sont payés par un tiers, souvent l’État.

De ce constat découlent, parmi d’autres, les questions suivantes :

  1. Est-il possible qu’il puisse y avoir un lien entre les politiques éditoriales d’un périodique et la stratégie d’affaire de son éditeur commerciale ? -- Les éditeurs commerciaux des périodiques scientifiques publicisent qu’ils ne s’ingèrent pas dans le contenu scientifique de leurs périodiques.


Cela dit …

  • Quel chercheur ne souhaite-t-il pas publier dans tel ou tel périodique, car elle a un fort indice d’impact ? -- Les indices d’impact ne renseignement-ils pas les investisseurs financiers actuels et potentiels sur la « rentabilité » des périodiques et de leurs éditeurs commerciaux sur les marchés économiques concurrentiels ?

  • Quel chercheur ne s’est pas assuré de citer tous les articles parus dans le périodique dans lequel il souhaite se faire publier et portant sur le thème de ses écrits ? -- S’il n’a pas accès facilement au contenu de ladite revue, quel chercheur n’a pas une fois dans sa carrière fait des pressions auprès de la bibliothèque de son université pour que celle-ci s’abonne à ladite revue ? Il s’agit de dollars versés directement ou indirectement par l’État à l’éditeur commercial du périodique -- Harbour et Gauthier (2016) présentent avec beaucoup plus de détails l’ensemble des acteurs intervenant dans la transaction.


  • Au quotidien, les mots « projets » et « programmes » sont utilisés pour décrire la recherche. En gestion de projet, l’analyse des parties prenantes est une condition clé à l’atteinte des objectifs ciblés. Oublier de tenir compte des forces d’influence de l’un d’entre eux peut avoir des conséquences sur le succès du projet. En conséquence, il n’est plus possible de faire fi des éditeurs commerciaux et de leurs pratiques d’affaires dans le cycle de la recherche. Elles sont structurantes au même titre que l’accès à un terrain, à la volonté d’individu à participer à une recherche, les questionnaires utilisés, etc.

    * * *


    … la suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question: « Qu’est-ce qu’un pair » ... Pourtant, je n’arrive pas à prononcer à haute voix la question. Je n’ai pas encore statué sur le moment où il faut annoncer à un étudiant de maîtrise que le « pair noël » n’existe pas.

    _______________


    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. (2018, 19 Septembre). Recension des écrits scientifiques et évaluation par les pairs : à quel moment faut-il annoncer à un étudiant de maîtrise que le «pair noël» n'existe pas ?
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

    +

    ÉLOGE DE LA RÉFLEXIVITÉ

    Écrit en collaboration avec la Professeur Michelle Harbour (michelleharbour.ca)*


    Réfléchir… Cela ne devrait-il pas être au cœur de la démarche scientifique ? Alors que signifie réfléchir pour le chercheur ?

    Dans notre vision occidentale, lorsqu’il est question de réfléchir en recherche, différentes images nous viennent à l’esprit. Le physicien, le mathématicien, le biologiste empruntant une démarche rationnelle ; analyse des recherches antérieures ; établissement d’hypothèses ; collecte de données ; analyse des données et discussions sur les résultats, le tout débouchant sur une conclusion, juste et optimale. « Une idée de génie ! », illustrée à merveille par la célèbre sculpture d’Auguste Rodin, Le Penseur, qui incarne si bien la non moins célèbre maxime de René Descartes : « Je pense donc je suis » ! Ces deux exemples idéalisent un opérateur cognitif de la modernité, pour reprendre les mots de Richard Déry (2009): la Raison.

    Que disent les neuropsychologues de la réflexion en cognition ? Pour ces derniers, il s’agit d’une activité qui s'inscrit dans un processus cognitif tributaire de trois grandes fonctionnalités : la flexibilité mentale, la planification ainsi que le contrôle et la régulation de l'action. C'est donc, entre autres, la capacité d'attention et la mémoire qui entre en jeu ici. Ces processus cognitifs supérieurs sont exécutés principalement au niveau du cortex préfrontal tout en étant en interaction avec les différentes parties du cerveau. À la base, réfléchir est donc un processus neuronal. À l'appui de leurs hypothèses, les neuropsychologues ont montré que le lobe frontal antérieur des sujets introspectifs (donc réflexifs) est davantage développé. Réfléchir revient alors à utiliser la matière grise d'une zone bien précise du cerveau. Il suffit de retenir pour le moment que les neuropsychologues abordent de manière instrumentale le réflexif comme un processus introspectif qui nécessite attention et mémoire, ce sur quoi nous reviendrons dans un autre billet.

    Dans l’ascension triomphante de la Raison (instrumentale) a été écartée une autre forme de prise de conscience, autrement dit d’opérateur cognitif : la réflexivité. Le philosophe Jürgen Habermas (1976) souligne qu’en voulant rompre définitivement avec la métaphysique et le théologique, les positivistes ont tout rejeté, sauf la raison. Du même coup, ils ont jeté « le bébé (la réflexivité) avec l’eau du bain (la métaphysique et le théologique) » ! Pourtant, réflexion et raison ne sont pas en opposition. Du point de vue de certains philosophes, par la réflexion, on sort de soi-même ; en réfléchissant sur l’objet (en l’occurrence de sa Raison), le penseur s'en dégage en quelque sorte. C'est donc une véritable remise en cause dont il est question. Ce faisant, la réflexion permet de mieux se comprendre et d'adopter une attitude critique face à ce que nous percevons. En permettant de questionner les tenants et les aboutissants des interprétations et des analyses fondées sur la Raison, la réflexivité, d’un point de vue philosophique, agit non seulement comme « garde-fou » de la raison (inutile de revenir sur les résultats auxquels a conduit, et conduit toujours, une Raison instrumentale exacerbée), mais également comme incubateur qui donne à la Raison toute sa véritable puissance.

    Cela dit, réfléchir, pour les chercheurs en gestion (l’un des domaines iconiques de la modernité), prends plusieurs voies, mais s'inspire principalement de la compréhension qu'en ont les philosophes.  Nous avons consolidé les compréhensions de cette activité dans un article déposé dans HAL (hal-01543416, version 1) et portant spécifiquement sur « réfléchir en contexte de polysémie ». En résumé, réfléchir se structure autour de deux moments qui concilient la dualité entre deux opérateurs cognitifs : la Raison et la Réflexivité. Le premier moment (ou le premier ordre de réflexion) implique de réfléchir sur le phénomène étudié comme tel en mobilisant la Raison comme opérateur cognitif (soit une volonté d’étudier le phénomène en soi, avec une perspective objective, voire neutre); comment les acteurs, les actions, les mots utilisés, les connaissances partagées participent à la construction de l'objet d'étude. Le deuxième moment (ou ordre de réflexion) implique au contraire la capacité critique du chercheur en regard de lui-même et du contexte; en quoi ses connaissances, ses expériences, ses habiletés, ses émotions guident la construction de l'objet d'étude (le phénomène pour soi) et donc les travaux interprétatifs et analytiques résultant de la Raison (premier ordre de réflexion).
    Stacks Image 624
    Réfléchir, c'est donc d'être capable de Raison mais aussi de regards critiques sur le monde qui nous entoure et sur nos pratiques, nos pensées, nos modes de fonctionnement, nos croyances.  Réfléchir devrait être à la base de notre éducation. Or, réfléchir prend du temps.  En fait, non !  Réfléchir ne prend pas de temps.  Réfléchir requiert l'exclusivité attentionnelle. En ce sens donc oui, elle prend du temps.  Du temps juste pour elle…
     
    C'est dans ce contexte que s'inscrit ce carnet de recherche.  Il constitue un lieu de partage de réflexions sur la pratique de la science (la mienne et celle de mes collègues en général) et un lieu de partage sur la pratique de la gestion. En fait, l'écriture des billets constitue une obligation de prendre un temps d'arrêt.  Ce carnet de recherche oblige donc à prendre le temps de mettre par écrit et ce faisant, de réfléchir un peu plus et un peu plus longtemps. 

    - - - -
    PS Bien que ce premier billet tient lieu de lancement de nos carnets de recherche respectifs, nous avons décidé de l’écrire en collaboration. En fait, nos réflexions nous ont amenés de part et d’autre à vouloir mettre en place un carnet de recherche, rejoignant ainsi un mouvement qui tend à utiliser pleinement les outils modernes (WEB, réseaux sociaux par exemples) pour communiquer différemment certains de nos résultats de recherche et nos réflexions. Réfléchissant depuis plusieurs années sur l’industrie de la publication et sur le processus de transmission des connaissances scientifiques ainsi que sur la réflexivité en recherche, nous jugions important de débuter ce carnet en expliquant l’importance que revêt la réflexivité dans notre pratique professionnelle et nos valeurs, et ce faisant, nous imaginions très mal écrire ce premier billet chacun de notre côté.

    _______________
    Références
    Déry, R. (2009).  La modernité.  Montréal : JFD
    Habermas, J. (1976). Connaissance et intérêt. Paris : Gallimard
    _______________

    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. et Harbour, M. (2018, 28 juin). Éloge de la réflexivité.
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

    *Les auteurs ont collaboré de manière équivalente aussi, nous avons disposé les noms en fonction de l'ordre alphabétique.
    Stacks Image 909
    Jacques-Bernard Gauthier
    Téléphone:
    819.595.3900 poste 1732
    Adresse courriel: Jacques-Bernard.Gauthier@uqo.ca

    For now in french - no translations available

    Ce carnet de recherche est l’occasion pour moi de poursuivre mes réflexions et les discussions laissées en plan lors d’un cours, sur un bout de papier, en marge d’une page d’un article ou d’un livre. Certains des billets retrouvés dans mon carnet de recherche seront co-écrits avec des collègues.

    RECONNAISSANCE SCIENTIFIQUE ET HONNEUR À L’ÈRE DE L’INDICE D’IMPACT


    Les perspectives réflexives en méthodologie de la recherche nous invitent à questionner aussi bien les tenants que les aboutissants du choix du thème de nos recherches que les modes de diffusions des résultats privilégiés. C’est justement ce que poursuit ce billet: aborder dans une perspective réflexive l’aboutissant de la publication scientifique.

    À partir de là, la professeure Michelle Harbour et moi-même travaillons depuis quelques années sur la « face cachée » de la diffusion scientifique. Elle n’est pas vraiment cachée puisque l’information est accessible à n’importe qui. En fait, elle est juste absence de l’imaginaire ou des métarécits qui sont faits sur la science qui considèrent que le chercheur participe au développement sociétal et humain. À combien de reprises m’a-t-on servi la métaphore du chercheur qui s’engage en sciences pour pratiquer l’amour de l’art – il me semble qu’il y a quelque chose de comptien et de mertonnien dans cette façon de raconter et d’imaginer la science et le métier de chercheur… quoi qu’il en soit…. Voyons un peu cette face cachée.

    Comme plusieurs, je me suis dit tant qu’à publier pourquoi ne pas rêver de voir mon nom dans une revue à fort indice d’impact, un écusson que je pourrais mettre sur mon blason de chercheur ! Pour atteindre cet espoir qui relève plutôt de l’amour propre que de l’amour de l’art, il faut être résilient et ne pas compter ses heures, car le processus de publication scientifique laisse, hélas, trop souvent un goût amer. Michelle pourrait vous en parler longtemps, elle a publié dans Journal of Business Ethic (
    https://link.springer.com/article/10.1007/s10551-013-1835-7). Journal of Business Ethic qui a un indice d’impact de 3.955 (sur 5 ans) se classe en 16e position du TOP 50 du The Financial Time (https://www.ft.com/content/3405a512-5cbb-11e1-8f1f-00144feabdc0).

    Au-delà des poèmes, des fables et des mythes, à quoi contribue cette pratique du métier de chercheur qui vise la publication dans des périodiques ayant un fort indice d’impact et qui est nourrie par le besoin d’être reconnu ? Munis de cette question, Michelle et moi-même avons commencé à explorer les sciences et les affaires. Prenons les exemples suivants : International Journal of Project Management fait partie du catalogue des périodiques d’Elsevier, alors que Journal of Business Éthique appartient à SpringerNature. Elsevier et Springer sont des entreprises commerciales : la première appartient à RELX Group qui est une société ouverte et la seconde appartient à deux firmes d’investissement privées. Pour ces holdings, la croissance et la profitabilité sont les principaux objectifs d’affaires.

    Quelques résultats de nos travaux sur le métier de chercheur et l’édition commerciale des périodiques scientifiques viennent d’être présentés au Congrès de l’Association des sciences administratives du Canada (ASAC - 26 mai, 2019) et au congrès de l’ACFAS (Association francophone pour le savoir -le 28 mai 2019).

    Le papier présenté à l’ASAC et la conférence qui en a suivi consistaient à approfondir les écosystèmes d’affaires et les stratégies de coopération de cet univers de la publication des périodiques scientifiques. Alors qu’à l’ACFAS, la présentation visait à sensibiliser des chercheurs en management au fait que lorsque l’on poursuit l’objectif de publier dans une revue appartenant à un éditeur commercial ou encore lorsque l’on souhaite mettre à son blason un fort indice d’impact - comme l’on aime porter une chemise griffée* - par cette pratique, nous contribuons à maintenir tout un écosystème d’affaires avec des stratégies commerciales : celui de l’édition commerciale.

    Avant de faire ce travail avec Michelle, je n’avais pas pris la mesure du monde marchand (stratégie d’affaires, indice d’impact comme marque de commerce, croissance et rentabilité) dernière la publication scientifique. Au fait de la situation, je peux faire des choix plus éclairés lorsque vient le temps de la diffusion de mes travaux de recherche. Je peux opter pour une revue d’un éditeur commercial si je souhaite publier dans ladite revue ou si les impératifs de la performance au travail l’exigent. En contrepartie, je peux choisir une revue d’un éditeur commercial dont la mission et le modèle d’affaires rejoignent mes valeurs. Enfin, il est également possible de choisir toute autre forme de véhicule de diffusion (ex. : une base de données en accès libre – H.A.L.). Comme Michelle et moi-même le relevons dans nos travaux, le monde de la publication scientifique est en constante transformation et de nouveaux joueurs s’ajoutent périodiquement.

    ---
    *Ce ne sont pas tous les périodiques avec un fort indice d’impact qui appartienne à un éditeur commercial. Cela dit, l’indice d’impact n’est pas qu’un indicateur bibliométrique – c’est-à-dire un indicateur de l’évolution des sujets de recherche et de la connaissance produit sur ces derniers. Nous en avons fait un indicateur de performance : performance sur les marchés pour la maison d’édition et performance de la productivité et de la qualité de la recherche pour les universités, les centres de recherche et les organismes subventionnaires. Les chercheurs, comme moi, ont été convaincus de publier dans des revues à forts indices d’impact : nous contribuons activement à maintenir l’indice d’impact comme mesure de performance et comme symbole de reconnaissance.

    _______________

    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. (2019, 28 Mai). Reconnaissance scientifique et honneur à l'ère de l'indice d'impact
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.
    +

    RECENSION DES ÉCRITS SCIENTIFIQUES ET ÉVALUATION PAR LES PAIRS : À QUEL MOMENT FAUT-IL ANNONCER À UN ÉTUDIANT DE MAÎTRISE QUE LE «PAIR NOËL» N’EXISTE PAS ?


    Voilà, le trimestre est lancé. Bien que cela fasse 20 ans que je donne des cours de méthodologies de la recherche, c’est toujours avec plaisir que je vais à la rencontre d’étudiants qui souhaitent vivre l’expérience de la recherche.

    Difficile d’éviter de parler de la recension des écrits dans un cours de méthodologie de la recherche. En effet, c’est à partir de la recension des écrits que se construit la question de la recherche. Une somme considérable de ressources se prépare à être consacrée à trouver une réponse empirique à cette question. J’ai devant moi des étudiants qui, pour la plupart, n’ont jamais fait de cours de recherche. Ils arrivent chacun avec leur propre vision idéalisée de ce qu’est la science. Cet idéal a quelque chose de l’ordre de la posture épistémologique sans en être une rigoureusement articulée.

    Chacun s’installe, nous sommes à la troisième séance. Le cours est en deux parties : une première, magistrale, sur les étapes concernant la définition d’une problématique de recherche et une seconde sous la forme d’un atelier en laboratoire informatique permettant aux étudiants de se familiariser avec les bases de données colligeant les millions d’articles scientifiques.

    C’est l’heure, je projette une première plaquette. On y retrouve les étapes de spécification d’un problème de recherche. Quelque part dans la liste des étapes à suivre se trouve l’expression : « recension des écrits scientifiques ». Fort de mon expérience, je sais que je dois m’appesantir sur cette expression : elle est polysémique - une expression chère à ma collègue
    la professeure Harbour - et du coup, une occasion de réflexivité sur la recherche et l’humanité du chercheur (voir Harbour et Gauthier, 2017).


    « ... quelqu’un dans la classe peut-il nous préciser comment il faut définir l’expression ‘écrits scientifiques’ dans le contexte de la spécification d’une problématique de recherche ? »


    Un premier courageux nous propose son interprétation. Bien que la définition qu’il propose soit intéressante, il y manque une précision importante que l’un de ses collègues de classe apportera :


    « … ils doivent être révisés par un comité de pairs ».


    La suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question : « Qu’est-ce qu’un pair » ...

    Mais les réflexions, les sentiments, les idées, les inconforts se bousculent dans ma tête et dans mon corps.


    * * *

    « Qu’est-ce qu’un pair » n’est pas, en soi, une question nouvelle. Cependant, elle est toujours d’actualité. En effet, et pour citer cet exemple, Stengers (2018) consacre une section de son livre à la question.

    En premier lieu, il m’apparaît important de souligner la charge symbolique associée à la notion de « pair ». Celui-ci induit des sentiments de justice, d’égalité, de fraternité et de liberté autant dans l’expression des savoirs que lors de la constitution de ces derniers (la recherche). J’ose même dire qu’il renvoie à cet idéal habermassien de l’agir communicationnel soit celui « (... ) d’un monde (les pairs) capable d’apprécier à sa juste valeur, et d’utiliser dans la pratique quotidienne, le potentiel émancipatoire d’une intercompréhension exempte de coercition. » (
    Müller-Doohm, 2018. Les parenthèses, et leurs contenus, sont de moi). Malheureusement, cet idéal ne résiste pas à l’épreuve du quotidien en recherche. Chaque chercheur, du débutant au chercheur chevronné, possède sa petite histoire concernant les « pairs » ! Une histoire entachée de sentiment de domination ou de coercition.

    En empruntant les mots de Foucault (
    1975 ; 1976), j’ose dire que dès qu’un chercheur adopte la figure de l’auteur, s’installe alors avec ses pairs (évaluateurs) quelque chose de pastoral ou de disciplinaire. Autrement dit s’installe un contexte où se conjugue l’examen normalisateur aux influences « … sur la subjectivité (du soumis à l’évaluation) par le contrôle et la dépendance, provoquant chez ce dernier un rattachement à sa propre identité par un mécanisme de prise de conscience de ses savoirs personnels ». (Martin, 2010, p. 28).

    Évidemment, est associé à toutes formes de domination l’expression d’un pouvoir de sanction - la punition - dont la plus violente est certainement : rejet de l’article. Certains me diront que ce sont les règles du jeu et qu’il faut faire avec... Et c’est tellement les règles du jeu que celles-ci sont absentes des diagrammes représentant les étapes d’une recherche et qui truffent de nombreux textbooks de méthodologies de la recherche. Inutile d’appuyer ce que je viens d’avancer par une référence – levez-vous et ouvrez le premier textbook de métho qui vous tombe sous la main ! Ce constat n’a rien d’étonnant puisque les rhétoriques autour de la question « qu’est-ce qu’un pair » sont scientifico-centriques. Du coup est écarté du débat tout un monde, que plusieurs chercheurs ignorent ou souhaitent ignorer : l’univers commercial.

    Les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques (pour citer un exemple
    Elsevier - l’éditeur commercial d’International Journal of Project Management ou encore de Long Range Planning) sont des entreprises commerciales appartenant à de grands conglomérats et ayant des obligations de performances financières envers leurs actionnaires. Par exemple, Web of Science appartient à Clarivates Analytics qui elle-même appartient à Onex, une société ouverte et à Baring Private Equity Asia, une firme d’investissement privée - pour un portrait plus complet des acteurs de l’écosystème des périodiques scientifiques, voir Harbour et Gauthier (2016). Conséquemment, les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques établissent des pratiques d’affaires ciblant l’optimisation des profits sur un marché compétitif. La stratégie économique retenue repose, entre autres, sur l’impartition. Ils confient la production de l’édition de leurs périodiques (article, révision et choix éditoriaux) aux chercheurs -- qui sont payés par un tiers, souvent l’État.

    De ce constat découlent, parmi d’autres, les questions suivantes :

    1. Est-il possible qu’il puisse y avoir un lien entre les politiques éditoriales d’un périodique et la stratégie d’affaire de son éditeur commerciale ? -- Les éditeurs commerciaux des périodiques scientifiques publicisent qu’ils ne s’ingèrent pas dans le contenu scientifique de leurs périodiques.


    Cela dit …

  • Quel chercheur ne souhaite-t-il pas publier dans tel ou tel périodique, car elle a un fort indice d’impact ? -- Les indices d’impact ne renseignement-ils pas les investisseurs financiers actuels et potentiels sur la « rentabilité » des périodiques et de leurs éditeurs commerciaux sur les marchés économiques concurrentiels ?

  • Quel chercheur ne s’est pas assuré de citer tous les articles parus dans le périodique dans lequel il souhaite se faire publier et portant sur le thème de ses écrits ? -- S’il n’a pas accès facilement au contenu de ladite revue, quel chercheur n’a pas une fois dans sa carrière fait des pressions auprès de la bibliothèque de son université pour que celle-ci s’abonne à ladite revue ? Il s’agit de dollars versés directement ou indirectement par l’État à l’éditeur commercial du périodique -- Harbour et Gauthier (2016) présentent avec beaucoup plus de détails l’ensemble des acteurs intervenant dans la transaction.


  • Au quotidien, les mots « projets » et « programmes » sont utilisés pour décrire la recherche. En gestion de projet, l’analyse des parties prenantes est une condition clé à l’atteinte des objectifs ciblés. Oublier de tenir compte des forces d’influence de l’un d’entre eux peut avoir des conséquences sur le succès du projet. En conséquence, il n’est plus possible de faire fi des éditeurs commerciaux et de leurs pratiques d’affaires dans le cycle de la recherche. Elles sont structurantes au même titre que l’accès à un terrain, à la volonté d’individu à participer à une recherche, les questionnaires utilisés, etc.

    * * *


    … la suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question: « Qu’est-ce qu’un pair » ... Pourtant, je n’arrive pas à prononcer à haute voix la question. Je n’ai pas encore statué sur le moment où il faut annoncer à un étudiant de maîtrise que le « pair noël » n’existe pas.

    _______________


    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. (2018, 19 Septembre). Recension des écrits scientifiques et évaluation par les pairs : à quel moment faut-il annoncer à un étudiant de maîtrise que le «pair noël» n'existe pas ?
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

    +

    ÉLOGE DE LA RÉFLEXIVITÉ

    Écrit en collaboration avec la Professeur Michelle Harbour (michelleharbour.ca)*


    Réfléchir… Cela ne devrait-il pas être au cœur de la démarche scientifique ? Alors que signifie réfléchir pour le chercheur ?

    Dans notre vision occidentale, lorsqu’il est question de réfléchir en recherche, différentes images nous viennent à l’esprit. Le physicien, le mathématicien, le biologiste empruntant une démarche rationnelle ; analyse des recherches antérieures ; établissement d’hypothèses ; collecte de données ; analyse des données et discussions sur les résultats, le tout débouchant sur une conclusion, juste et optimale. « Une idée de génie ! », illustrée à merveille par la célèbre sculpture d’Auguste Rodin, Le Penseur, qui incarne si bien la non moins célèbre maxime de René Descartes : « Je pense donc je suis » ! Ces deux exemples idéalisent un opérateur cognitif de la modernité, pour reprendre les mots de Richard Déry (2009): la Raison.

    Que disent les neuropsychologues de la réflexion en cognition ? Pour ces derniers, il s’agit d’une activité qui s'inscrit dans un processus cognitif tributaire de trois grandes fonctionnalités : la flexibilité mentale, la planification ainsi que le contrôle et la régulation de l'action. C'est donc, entre autres, la capacité d'attention et la mémoire qui entre en jeu ici. Ces processus cognitifs supérieurs sont exécutés principalement au niveau du cortex préfrontal tout en étant en interaction avec les différentes parties du cerveau. À la base, réfléchir est donc un processus neuronal. À l'appui de leurs hypothèses, les neuropsychologues ont montré que le lobe frontal antérieur des sujets introspectifs (donc réflexifs) est davantage développé. Réfléchir revient alors à utiliser la matière grise d'une zone bien précise du cerveau. Il suffit de retenir pour le moment que les neuropsychologues abordent de manière instrumentale le réflexif comme un processus introspectif qui nécessite attention et mémoire, ce sur quoi nous reviendrons dans un autre billet.

    Dans l’ascension triomphante de la Raison (instrumentale) a été écartée une autre forme de prise de conscience, autrement dit d’opérateur cognitif : la réflexivité. Le philosophe Jürgen Habermas (1976) souligne qu’en voulant rompre définitivement avec la métaphysique et le théologique, les positivistes ont tout rejeté, sauf la raison. Du même coup, ils ont jeté « le bébé (la réflexivité) avec l’eau du bain (la métaphysique et le théologique) » ! Pourtant, réflexion et raison ne sont pas en opposition. Du point de vue de certains philosophes, par la réflexion, on sort de soi-même ; en réfléchissant sur l’objet (en l’occurrence de sa Raison), le penseur s'en dégage en quelque sorte. C'est donc une véritable remise en cause dont il est question. Ce faisant, la réflexion permet de mieux se comprendre et d'adopter une attitude critique face à ce que nous percevons. En permettant de questionner les tenants et les aboutissants des interprétations et des analyses fondées sur la Raison, la réflexivité, d’un point de vue philosophique, agit non seulement comme « garde-fou » de la raison (inutile de revenir sur les résultats auxquels a conduit, et conduit toujours, une Raison instrumentale exacerbée), mais également comme incubateur qui donne à la Raison toute sa véritable puissance.

    Cela dit, réfléchir, pour les chercheurs en gestion (l’un des domaines iconiques de la modernité), prends plusieurs voies, mais s'inspire principalement de la compréhension qu'en ont les philosophes.  Nous avons consolidé les compréhensions de cette activité dans un article déposé dans HAL (hal-01543416, version 1) et portant spécifiquement sur « réfléchir en contexte de polysémie ». En résumé, réfléchir se structure autour de deux moments qui concilient la dualité entre deux opérateurs cognitifs : la Raison et la Réflexivité. Le premier moment (ou le premier ordre de réflexion) implique de réfléchir sur le phénomène étudié comme tel en mobilisant la Raison comme opérateur cognitif (soit une volonté d’étudier le phénomène en soi, avec une perspective objective, voire neutre); comment les acteurs, les actions, les mots utilisés, les connaissances partagées participent à la construction de l'objet d'étude. Le deuxième moment (ou ordre de réflexion) implique au contraire la capacité critique du chercheur en regard de lui-même et du contexte; en quoi ses connaissances, ses expériences, ses habiletés, ses émotions guident la construction de l'objet d'étude (le phénomène pour soi) et donc les travaux interprétatifs et analytiques résultant de la Raison (premier ordre de réflexion).
    Stacks Image 927
    Réfléchir, c'est donc d'être capable de Raison mais aussi de regards critiques sur le monde qui nous entoure et sur nos pratiques, nos pensées, nos modes de fonctionnement, nos croyances.  Réfléchir devrait être à la base de notre éducation. Or, réfléchir prend du temps.  En fait, non !  Réfléchir ne prend pas de temps.  Réfléchir requiert l'exclusivité attentionnelle. En ce sens donc oui, elle prend du temps.  Du temps juste pour elle…
     
    C'est dans ce contexte que s'inscrit ce carnet de recherche.  Il constitue un lieu de partage de réflexions sur la pratique de la science (la mienne et celle de mes collègues en général) et un lieu de partage sur la pratique de la gestion. En fait, l'écriture des billets constitue une obligation de prendre un temps d'arrêt.  Ce carnet de recherche oblige donc à prendre le temps de mettre par écrit et ce faisant, de réfléchir un peu plus et un peu plus longtemps. 

    - - - -
    PS Bien que ce premier billet tient lieu de lancement de nos carnets de recherche respectifs, nous avons décidé de l’écrire en collaboration. En fait, nos réflexions nous ont amenés de part et d’autre à vouloir mettre en place un carnet de recherche, rejoignant ainsi un mouvement qui tend à utiliser pleinement les outils modernes (WEB, réseaux sociaux par exemples) pour communiquer différemment certains de nos résultats de recherche et nos réflexions. Réfléchissant depuis plusieurs années sur l’industrie de la publication et sur le processus de transmission des connaissances scientifiques ainsi que sur la réflexivité en recherche, nous jugions important de débuter ce carnet en expliquant l’importance que revêt la réflexivité dans notre pratique professionnelle et nos valeurs, et ce faisant, nous imaginions très mal écrire ce premier billet chacun de notre côté.

    _______________
    Références
    Déry, R. (2009).  La modernité.  Montréal : JFD
    Habermas, J. (1976). Connaissance et intérêt. Paris : Gallimard
    _______________

    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. et Harbour, M. (2018, 28 juin). Éloge de la réflexivité.
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

    *Les auteurs ont collaboré de manière équivalente aussi, nous avons disposé les noms en fonction de l'ordre alphabétique.