RECHERCHE

"This kind of work—philosophical work—is not going to get me anywhere quickly: it’s not the norm for (…) Business Schools, neither quantitative—nor qualitative, not seen as credible management research or rigorous empirical work, not playing the game. Seen as weird. But sometimes you have to make choices …

That the choices we make about the type of work we want to do as scholars are not just intellectual ones, they are intricately interwoven with who we are—made in poetic moments, in-relation to others, and have political consequences in terms of our identities and careers."

Cunliffe (2018, p. 9)

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Cunliffe, A (2018).  Alterity: The passion, politics, and ethics of self and scholarship.  Management Learning, 49(1), 8-22.

PROGRAMME DE RECHERCHE
EN MANAGEMENT ET EN GESTION DE PROJET

Jacques-Bernard Gauthier est particulièrement intéressé par les enjeux autour des fondements de la recherche et qui sont sous-jacents à l’étude de la pluralité des pratiques organisationnelles. Il ne croit pas que par le seul emprunt d’une démarche dite quantitative, qualitative ou mixte, un travail scientifique est pour autant intellectuellement vertueux.  Cette qualité particulière n’est possible que s’il y a rigueur (la preuve de la rigueur est à faire, quelle que soit l’approche méthodologique suivie) et intérêt1(cela sur le plan de la question de la  recherche, de la théorie mobilisée et produite ainsi que sur le plan des contributions poursuivies). Ainsi, et comme d’autres auteurs, au dualisme qualitatif/quantitatif, Jacques-Bernard Gauthier propose de faire primer la dualité de la rigueur et de l’intérêt1.

Parmi les pratiques organisationnelles plurivoques, celles de la gestion de projet attirent l’attention de Jacques-Bernard Gauthier. En effet, la recherche en gestion de projet est en plein essor et tout comme le management en général, elle n’échappe pas au mouvement réclamant qu’elle soit en phase avec la pratique.  D’ailleurs, Söderlund et Maylor font du maillage entre la recherche et la pratique de la gestion de projet, un défi qui est à être relevé.

"Relevance for research then, is the execution of research focused on a practitioner or organizational problem. We have already identified that this is not the same as impact, where the outcome of research contributes to changes in (Project Management) practice. The gap between the outcomes of research and changes in practice is the focus of this integrative challenge, and there are three aspects we will consider. The first is the nature of the outcome of research. The second is the conversion of research into practice and the third is the influence of research on practice through the teaching of business and management schools."2
Pour bon nombre de sociologues, il est impossible de séparer les pratiques des espaces dans lesquels elles se déroulent. En isolant la pratique de l'espace dans lequel elle est conduite, nous hypothéquons, du même coup, l'intérêt que peuvent avoir nos analyses. C’est ce qui explique certainement en partie que l’espace occupe une place grandissante en gestion de projet.

Jacques-Bernard Gauthier médite sur le concept d’espace en gestion de projet depuis l’aube de l’élaboration de sa thèse de doctorat en parcourant les travaux d’Henry Lefebvre. D’ailleurs, cette thèse portait sur la structuration physique, mentale et sociale d’un espace organisationnel durant la période précédant l’implantation d’une nouvelle technologie de l’information. Autrement dit pendant que les parties prenantes sont plongées dans l’attente des finalités du projet. L’objet d’étude privilégié : les pratiques se déroulant dans les espaces(-temps) sur le point d'accueillir la finalité d’un projet. Ces balbutiements méditatifs ont conduit à la rédaction d’un chapitre de livre sur la responsabilité et les pratiques de l’attente
3.

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(1) Au sens entendu par : Davis, M. S. (1971). ‘That’s interesting ! Towards a phenomenology of sociology and a sociology of phenomenology’, Philosophy of Social Sciences, 1(4), 309-344.
(2) Söderlund, J. et Maylor, H. (2012).  Project management scholarship: Relevance, impact and five integrative challenges for business and management schools.  International Journal of Project Management, 30(6), 686-696.
(3) Gauthier, J.-B. (2007). Reflection about the Structuration of Organziations: The Capacity of Responsibility of Human Agents and Conditions of Absence. Dans A.-" Davila-Gomez et D. Crowther (dir.), Ethics, Psyche and Social Responsibility. (pp. 73-92). Burlington: Ashgate.

PLURALITÉ DES PRATIQUES ET ESPACES ORGANISATIONNELLES

FONDEMENTS DE LA RECHERCHE
EN MANAGEMENT ET EN GESTION DE PROJET

De son côté, le secteur de la santé est tendu par différents enjeux quant à l’arrimage des pratiques multiples se déroulant dans de nombreux espaces dont l'étendue géographique ne cesse de grandir au fil des années. C’est pour cette raison que Jacques-Bernard Gauthier en est venu à concentrer ses travaux sur les organisations du milieu de la santé avec un intérêt particulier pour le management de projets de soins et de services de santé (la gestion des projets de soins et de services de santé est un thème peu exploré en gestion de projet - voir Afzal et Gauthier (2017)).


Le courant de recherche Projects-as-Practice promeut les qualités de ‘réflexivité’
4 des acteurs des projets. Conséquemment, ce courant lance une invitation à l’étude de la structuration de la gestion de projet par les pratiques des parties prenantes. Dans le secteur de la santé, il s’agit autant des professionnels de la santé que des gestionnaires, des acteurs de la communauté ou même des bénéficiaires. L’étude de la structuration exige l'analyse plusieurs éléments propres à une dynamique sociale : ses conditions, les processus de génération de ses structures et l'interinfluence entre les pratiques et les structures du milieu (autrement dit l'espace) où elles s’opèrent (voir Savoir (2007), 7(2), 24-25; Hério, R., Gauthier, J.-B. et Paradis, J. (2014)).

Bien que la santé soit un secteur classique de la gestion de projet, les normes de gestion des projets qui sont promus dans ce secteur sont celles du mainstream. Pour nourrir la 'réflexivité' du chercheur et sortir des cadres traditionnels, Alvesson et Sköldberg (2018)f proposent à ce dernier d’oser plonger dans des univers différents de celui qu’il a l’habitude d’étudier. Voilà pourquoi Jacques-Bernard Gauthier a voulu légèrement diversifier son programme de recherche et conséquemment croiser à ses travaux ancrés au secteur de la santé, des collaborations de recherche portant sur les acteurs évoluant dans la marge des industries créatives et culturelles. Plus concrètement, voici un exemple de travaux de recherche menés dans l’industrie créative avec la professeur Julie Bérubé qu'il a transposé à l’étude de la gestion de projet dans le secteur de la santé. Julie Bérubé et Jacques-Bernard Gauthier ont emprunté la théorie de la justification de Boltanski et Thévenot (1991)g pour étudier les différentes tensions de valeur (et les compromis en découlant) entre la création et la gestion de projet dans des PME de l’industrie créative ayant pignon sur rue en région. L’idée des tensions de valeurs et la recherche de compromis sont envisagées comme l’une des conditions à l’intégration des équipes de projets dans le secteur de la santé dans une recherche en cours.

Selon les différentes sources de logiques énumérées jusqu’ici, deux grandes questions guident l’étude de la pluralité des pratiques en gestion des projets que conduit Jacques-Bernard Gauthier:

  • Comment les pratiques des parties prenantes participent-elles à établir les conditions de pratiques-projets innovants (de soins et de services de santé en l'occurrence)?


  • Comme suite à la finalité du projet, une fois que le contexte projet n’a pu lieu d’être, que reste-t-il sur le plan spatial ? Est-il possible que les pratiques aient participé à produire, en marge du projet, un espace physique, mental et social qui pourrait perdurer au-delà de la clôture du projet?


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4.La réflexivité est définie de différentes façons. Deux façons tendent à s’imposer en gestion de projet : la compétence réflexive de Giddens (1987)a et le praticien ‘réflectif’ de Schön (1991)b. Morris (2013)c relève l’existence d’une différence entre les deux. Dans un papier présenté lors du 10e congrès de l’IRNOP (2011)d et dans un article paru en 2012e, en collaboration avec Ika Lavagnon, j’ai présenté sommairement les éléments distinguant la réflexivité de Giddens de la réflectivité de Schön.
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a. Giddens, A. (1987). La constitution de la société. Paris : PUF.
b. Schön, D. A. (1991). The Reflective Practionner. Londre : Ashgate.
c. Morris, P. W. (2013). Reconstructing Project Management. Londre : Wiley-Blackwell.
d. Gauthier, J. B. et Ika, L.  (2011). Foundations of the Expanding Domain of Project Management Research : An Explicit and Six-Facet Ontological Framework.  Dans Les actes de colloque du 10e congrès de l’IRNOP, Montréal, Québec.
e. Gauthier, J.-B. et Lavagnon, I. (2012). Foundations of Project Management Research: An Explicit and Six-Facet.
Project Management Journal, 43(5), 5-23.
f. Alvesson, M. Et Sköldberg, K. (2018). Reflexive Methodologiy (3e éd.). Thousand Oas : Sage Publication.
g. Boltanski, L. et Thévenot, L. (1991). De la justification. Les économies de la grandeur. Paris : Gallimard.

Creswell et Poth relèvent que la recherche en sciences sociales repose sur des postulats philosophiques concernant : (1) la nature de la réalité ; (2) les qualités que doit posséder une connaissance ‘valable’ sur cette réalité ; (3) les démarches de recherche à emprunter pour produire cette connaissance ‘valable’ et (4) les valeurs. Ces postulats renvoient aux quatre fondements de la recherche : l’ontologie, l’épistémologie, la méthodologie et l’axiologie.

En management, tout comme en sociologie, les débats autour de chacun de ces quatre fondements philosophiques ont fait (et font toujours) couler de l’encre. Mais qu’en est-il des réflexions sur les fondements de la recherche en gestion de projet ? À titre d’exemple, je m’arrête à l’épistémologie et aux trois périodiques suivants en gestion de projet : Journal of Project Management and International Journal of Managing Project in Business. Au-delà des travaux réalisés par Christophe Bredillet sur l’épistémologie, ce n’est qu’en 2007 que va paraître dans l’une des trois revues listées plus haut un tout premier article dont le titre fait explicitement référence à l’épistémologie.**

Depuis 2007, la liste des articles dans lesquels apparaît le mot « épistémologie » ne cesse de s’allonger. Cependant rares sont les articles qui s’attardent à débattre des questions épistémologiques en recherche en gestion de projet. Pourtant, et comme l’a souligné Bourdieu en 1990, « l’épistémologie n’est pas un supplément d’âme pour le savant, mais fait partie du travail scientifique »***.

Trop souvent, nous oublions que la définition du projet, de la gestion de projet et des théories mobilisées en gestion de projet sont ancrées à la fois sur le plan de l’ontologie, de l’épistémologie, de la méthodologie et de l’axiologie. Dès lors, il n’y a pas que l’épistémologie qui ne peut être considérée comme un supplément d’âme pour les ‘savants’ ; la recherche en gestion de projet ne peut faire l’économie des réflexions sur ses fondements philosophiques. Voilà pourquoi je me suis attelé à faire avancer certains travaux portant sur les fondements de la recherche en gestion de projet. En plus de l’article sur l’ontologie paru en octobre 2012 dans Project Management Journal, je développe certaines idées qui sont présentées dans des conférences et qui portent, par exemple, sur l’axiologie, la réflexivité, l’épistémologie, etc.
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* Creswell, J. W. et Poth, C. N. (2018). Qualitative Inquiry & Research Design. Choosing Among Five Approaches (4th ed). Los Angeles : Sage publication.
** It is : Smyth, H. J. et Morris, P. W. G. (2007). An epistemological evaluation of research into projects and their management: Methodological issues. International Journal of Project Management, 25(4), 423-436.
*** Pierre Bourdieu sur l’État. Cours au collège de France 1989-1992. Paris : Seuil, p. 149.