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Jacques-Bernard Gauthier
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RECENSION DES ÉCRITS SCIENTIFIQUES ET ÉVALUATION PAR LES PAIRS : À QUEL MOMENT FAUT-IL ANNONCER À UN ÉTUDIANT DE MAÎTRISE QUE LE «PAIR NOËL» N’EXISTE PAS ?


Voilà, le trimestre est lancé. Bien que cela fasse 20 ans que je donne des cours de méthodologies de la recherche, c’est toujours avec plaisir que je vais à la rencontre d’étudiants qui souhaitent vivre l’expérience de la recherche.

Difficile d’éviter de parler de la recension des écrits dans un cours de méthodologie de la recherche. En effet, c’est à partir de la recension des écrits que se construit la question de la recherche. Une somme considérable de ressources se prépare à être consacrée à trouver une réponse empirique à cette question. J’ai devant moi des étudiants qui, pour la plupart, n’ont jamais fait de cours de recherche. Ils arrivent chacun avec leur propre vision idéalisée de ce qu’est la science. Cet idéal a quelque chose de l’ordre de la posture épistémologique sans en être une rigoureusement articulée.

Chacun s’installe, nous sommes à la troisième séance. Le cours est en deux parties : une première, magistrale, sur les étapes concernant la définition d’une problématique de recherche et une seconde sous la forme d’un atelier en laboratoire informatique permettant aux étudiants de se familiariser avec les bases de données colligeant les millions d’articles scientifiques.

C’est l’heure, je projette une première plaquette. On y retrouve les étapes de spécification d’un problème de recherche. Quelque part dans la liste des étapes à suivre se trouve l’expression : « recension des écrits scientifiques ». Fort de mon expérience, je sais que je dois m’appesantir sur cette expression : elle est polysémique - une expression chère à ma collègue
la professeure Harbour - et du coup, une occasion de réflexivité sur la recherche et l’humanité du chercheur (voir Harbour et Gauthier, 2017).


« ... quelqu’un dans la classe peut-il nous préciser comment il faut définir l’expression ‘écrits scientifiques’ dans le contexte de la spécification d’une problématique de recherche ? »


Un premier courageux nous propose son interprétation. Bien que la définition qu’il propose soit intéressante, il y manque une précision importante que l’un de ses collègues de classe apportera :


« … ils doivent être révisés par un comité de pairs ».


La suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question : « Qu’est-ce qu’un pair » ...

Mais les réflexions, les sentiments, les idées, les inconforts se bousculent dans ma tête et dans mon corps.


* * *

« Qu’est-ce qu’un pair » n’est pas, en soi, une question nouvelle. Cependant, elle est toujours d’actualité. En effet, et pour citer cet exemple, Stengers (2018) consacre une section de son livre à la question.

En premier lieu, il m’apparaît important de souligner la charge symbolique associée à la notion de « pair ». Celui-ci induit des sentiments de justice, d’égalité, de fraternité et de liberté autant dans l’expression des savoirs que lors de la constitution de ces derniers (la recherche). J’ose même dire qu’il renvoie à cet idéal habermassien de l’agir communicationnel soit celui « (... ) d’un monde (les pairs) capable d’apprécier à sa juste valeur, et d’utiliser dans la pratique quotidienne, le potentiel émancipatoire d’une intercompréhension exempte de coercition. » (
Müller-Doohm, 2018. Les parenthèses, et leurs contenus, sont de moi). Malheureusement, cet idéal ne résiste pas à l’épreuve du quotidien en recherche. Chaque chercheur, du débutant au chercheur chevronné, possède sa petite histoire concernant les « pairs » ! Une histoire entachée de sentiment de domination ou de coercition.

En empruntant les mots de Foucault (
1975 ; 1976), j’ose dire que dès qu’un chercheur adopte la figure de l’auteur, s’installe alors avec ses pairs (évaluateurs) quelque chose de pastoral ou de disciplinaire. Autrement dit s’installe un contexte où se conjugue l’examen normalisateur aux influences « … sur la subjectivité (du soumis à l’évaluation) par le contrôle et la dépendance, provoquant chez ce dernier un rattachement à sa propre identité par un mécanisme de prise de conscience de ses savoirs personnels ». (Martin, 2010, p. 28).

Évidemment, est associé à toutes formes de domination l’expression d’un pouvoir de sanction - la punition - dont la plus violente est certainement : rejet de l’article. Certains me diront que ce sont les règles du jeu et qu’il faut faire avec... Et c’est tellement les règles du jeu que celles-ci sont absentes des diagrammes représentant les étapes d’une recherche et qui truffent de nombreux textbooks de méthodologies de la recherche. Inutile d’appuyer ce que je viens d’avancer par une référence – levez-vous et ouvrez le premier textbook de métho qui vous tombe sous la main ! Ce constat n’a rien d’étonnant puisque les rhétoriques autour de la question « qu’est-ce qu’un pair » sont scientifico-centriques. Du coup est écarté du débat tout un monde, que plusieurs chercheurs ignorent ou souhaitent ignorer : l’univers commercial.

Les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques (pour citer un exemple
Elsevier - l’éditeur commercial d’International Journal of Project Management ou encore de Long Range Planning) sont des entreprises commerciales appartenant à de grands conglomérats et ayant des obligations de performances financières envers leurs actionnaires. Par exemple, Web of Science appartient à Clarivates Analytics qui elle-même appartient à Onex, une société ouverte et à Baring Private Equity Asia, une firme d’investissement privée - pour un portrait plus complet des acteurs de l’écosystème des périodiques scientifiques, voir Harbour et Gauthier (2016). Conséquemment, les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques établissent des pratiques d’affaires ciblant l’optimisation des profits sur un marché compétitif. La stratégie économique retenue repose, entre autres, sur l’impartition. Ils confient la production de l’édition de leurs périodiques (article, révision et choix éditoriaux) aux chercheurs -- qui sont payés par un tiers, souvent l’État.

De ce constat découlent, parmi d’autres, les questions suivantes :

  1. Est-il possible qu’il puisse y avoir un lien entre les politiques éditoriales d’un périodique et la stratégie d’affaire de son éditeur commerciale ? -- Les éditeurs commerciaux des périodiques scientifiques publicisent qu’ils ne s’ingèrent pas dans le contenu scientifique de leurs périodiques.


Cela dit …

  1. Quel chercheur ne souhaite-t-il pas publier dans tel ou tel périodique, car elle a un fort indice d’impact ? -- Les indices d’impact ne renseignement-ils pas les investisseurs financiers actuels et potentiels sur la « rentabilité » des périodiques et de leurs éditeurs commerciaux sur les marchés économiques concurrentiels ?

  2. Quel chercheur ne s’est pas assuré de citer tous les articles parus dans le périodique dans lequel il souhaite se faire publier et portant sur le thème de ses écrits ? -- S’il n’a pas accès facilement au contenu de ladite revue, quel chercheur n’a pas une fois dans sa carrière fait des pressions auprès de la bibliothèque de son université pour que celle-ci s’abonne à ladite revue ? Il s’agit de dollars versés directement ou indirectement par l’État à l’éditeur commercial du périodique -- Harbour et Gauthier (2016) présentent avec beaucoup plus de détails l’ensemble des acteurs intervenant dans la transaction.


Au quotidien, les mots « projets » et « programmes » sont utilisés pour décrire la recherche. En gestion de projet, l’analyse des parties prenantes est une condition clé à l’atteinte des objectifs ciblés. Oublier de tenir compte des forces d’influence de l’un d’entre eux peut avoir des conséquences sur le succès du projet. En conséquence, il n’est plus possible de faire fi des éditeurs commerciaux et de leurs pratiques d’affaires dans le cycle de la recherche. Elles sont structurantes au même titre que l’accès à un terrain, à la volonté d’individu à participer à une recherche, les questionnaires utilisés, etc.

* * *


… la suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question: « Qu’est-ce qu’un pair » ... Pourtant, je n’arrive pas à prononcer à haute voix la question. Je n’ai pas encore statué sur le moment où il faut annoncer à un étudiant de maîtrise que le « pair noël » n’existe pas.

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Comment citer ce billet ?

Gauthier, J.B. (2018, 19 Septembre). Recension des écrits scientifiques et évaluation par les pairs : à quel moment faut-il annoncer à un étudiant de maîtrise que le «pair noël» n'existe pas ?
[Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

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ÉLOGE DE LA RÉFLEXIVITÉ

Écrit en collaboration avec la Professeur Michelle Harbour (michelleharbour.ca)*


Réfléchir… Cela ne devrait-il pas être au cœur de la démarche scientifique ? Alors que signifie réfléchir pour le chercheur ?

Dans notre vision occidentale, lorsqu’il est question de réfléchir en recherche, différentes images nous viennent à l’esprit. Le physicien, le mathématicien, le biologiste empruntant une démarche rationnelle ; analyse des recherches antérieures ; établissement d’hypothèses ; collecte de données ; analyse des données et discussions sur les résultats, le tout débouchant sur une conclusion, juste et optimale. « Une idée de génie ! », illustrée à merveille par la célèbre sculpture d’Auguste Rodin, Le Penseur, qui incarne si bien la non moins célèbre maxime de René Descartes : « Je pense donc je suis » ! Ces deux exemples idéalisent un opérateur cognitif de la modernité, pour reprendre les mots de Richard Déry (2009): la Raison.

Que disent les neuropsychologues de la réflexion en cognition ? Pour ces derniers, il s’agit d’une activité qui s'inscrit dans un processus cognitif tributaire de trois grandes fonctionnalités : la flexibilité mentale, la planification ainsi que le contrôle et la régulation de l'action. C'est donc, entre autres, la capacité d'attention et la mémoire qui entre en jeu ici. Ces processus cognitifs supérieurs sont exécutés principalement au niveau du cortex préfrontal tout en étant en interaction avec les différentes parties du cerveau. À la base, réfléchir est donc un processus neuronal. À l'appui de leurs hypothèses, les neuropsychologues ont montré que le lobe frontal antérieur des sujets introspectifs (donc réflexifs) est davantage développé. Réfléchir revient alors à utiliser la matière grise d'une zone bien précise du cerveau. Il suffit de retenir pour le moment que les neuropsychologues abordent de manière instrumentale le réflexif comme un processus introspectif qui nécessite attention et mémoire, ce sur quoi nous reviendrons dans un autre billet.

Dans l’ascension triomphante de la Raison (instrumentale) a été écartée une autre forme de prise de conscience, autrement dit d’opérateur cognitif : la réflexivité. Le philosophe Jürgen Habermas (1976) souligne qu’en voulant rompre définitivement avec la métaphysique et le théologique, les positivistes ont tout rejeté, sauf la raison. Du même coup, ils ont jeté « le bébé (la réflexivité) avec l’eau du bain (la métaphysique et le théologique) » ! Pourtant, réflexion et raison ne sont pas en opposition. Du point de vue de certains philosophes, par la réflexion, on sort de soi-même ; en réfléchissant sur l’objet (en l’occurrence de sa Raison), le penseur s'en dégage en quelque sorte. C'est donc une véritable remise en cause dont il est question. Ce faisant, la réflexion permet de mieux se comprendre et d'adopter une attitude critique face à ce que nous percevons. En permettant de questionner les tenants et les aboutissants des interprétations et des analyses fondées sur la Raison, la réflexivité, d’un point de vue philosophique, agit non seulement comme « garde-fou » de la raison (inutile de revenir sur les résultats auxquels a conduit, et conduit toujours, une Raison instrumentale exacerbée), mais également comme incubateur qui donne à la Raison toute sa véritable puissance.

Cela dit, réfléchir, pour les chercheurs en gestion (l’un des domaines iconiques de la modernité), prends plusieurs voies, mais s'inspire principalement de la compréhension qu'en ont les philosophes.  Nous avons consolidé les compréhensions de cette activité dans un article déposé dans HAL (hal-01543416, version 1) et portant spécifiquement sur « réfléchir en contexte de polysémie ». En résumé, réfléchir se structure autour de deux moments qui concilient la dualité entre deux opérateurs cognitifs : la Raison et la Réflexivité. Le premier moment (ou le premier ordre de réflexion) implique de réfléchir sur le phénomène étudié comme tel en mobilisant la Raison comme opérateur cognitif (soit une volonté d’étudier le phénomène en soi, avec une perspective objective, voire neutre); comment les acteurs, les actions, les mots utilisés, les connaissances partagées participent à la construction de l'objet d'étude. Le deuxième moment (ou ordre de réflexion) implique au contraire la capacité critique du chercheur en regard de lui-même et du contexte; en quoi ses connaissances, ses expériences, ses habiletés, ses émotions guident la construction de l'objet d'étude (le phénomène pour soi) et donc les travaux interprétatifs et analytiques résultant de la Raison (premier ordre de réflexion).
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Réfléchir, c'est donc d'être capable de Raison mais aussi de regards critiques sur le monde qui nous entoure et sur nos pratiques, nos pensées, nos modes de fonctionnement, nos croyances.  Réfléchir devrait être à la base de notre éducation. Or, réfléchir prend du temps.  En fait, non !  Réfléchir ne prend pas de temps.  Réfléchir requiert l'exclusivité attentionnelle. En ce sens donc oui, elle prend du temps.  Du temps juste pour elle…
 
C'est dans ce contexte que s'inscrit ce carnet de recherche.  Il constitue un lieu de partage de réflexions sur la pratique de la science (la mienne et celle de mes collègues en général) et un lieu de partage sur la pratique de la gestion. En fait, l'écriture des billets constitue une obligation de prendre un temps d'arrêt.  Ce carnet de recherche oblige donc à prendre le temps de mettre par écrit et ce faisant, de réfléchir un peu plus et un peu plus longtemps. 

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PS Bien que ce premier billet tient lieu de lancement de nos carnets de recherche respectifs, nous avons décidé de l’écrire en collaboration. En fait, nos réflexions nous ont amenés de part et d’autre à vouloir mettre en place un carnet de recherche, rejoignant ainsi un mouvement qui tend à utiliser pleinement les outils modernes (WEB, réseaux sociaux par exemples) pour communiquer différemment certains de nos résultats de recherche et nos réflexions. Réfléchissant depuis plusieurs années sur l’industrie de la publication et sur le processus de transmission des connaissances scientifiques ainsi que sur la réflexivité en recherche, nous jugions important de débuter ce carnet en expliquant l’importance que revêt la réflexivité dans notre pratique professionnelle et nos valeurs, et ce faisant, nous imaginions très mal écrire ce premier billet chacun de notre côté.

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Références
Déry, R. (2009).  La modernité.  Montréal : JFD
Habermas, J. (1976). Connaissance et intérêt. Paris : Gallimard
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Comment citer ce billet ?

Gauthier, J.B. et Harbour, M. (2018, 28 juin). Éloge de la réflexivité.
[Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

*Les auteurs ont collaboré de manière équivalente aussi, nous avons disposé les noms en fonction de l'ordre alphabétique.