Post-scriptum

Ce carnet de recherche est l’occasion pour moi de poursuivre mes réflexions et les discussions laissées en plan lors d’un cours, sur un bout de papier, en marge d’une page d’un article ou d’un livre (d'où son titre : Post-scriptum). Certains des billets retrouvés dans mon carnet de recherche seront co-écrits avec des collègues.

ÉLOGE DE LA RÉFLEXIVITÉ

Écrit en collaboration avec la Professeur Michelle Harbour (michelleharbour.ca)*


Réfléchir… Cela ne devrait-il pas être au cœur de la démarche scientifique ? Alors que signifie réfléchir pour le chercheur ?

Dans notre vision occidentale, lorsqu’il est question de réfléchir en recherche, différentes images nous viennent à l’esprit. Le physicien, le mathématicien, le biologiste empruntant une démarche rationnelle ; analyse des recherches antérieures ; établissement d’hypothèses ; collecte de données ; analyse des données et discussions sur les résultats, le tout débouchant sur une conclusion, juste et optimale. « Une idée de génie ! », illustrée à merveille par la célèbre sculpture d’Auguste Rodin, Le Penseur, qui incarne si bien la non moins célèbre maxime de René Descartes : « Je pense donc je suis » ! Ces deux exemples idéalisent un opérateur cognitif de la modernité, pour reprendre les mots de Richard Déry (2009): la Raison.

Que disent les neuropsychologues de la réflexion en cognition ? Pour ces derniers, il s’agit d’une activité qui s'inscrit dans un processus cognitif tributaire de trois grandes fonctionnalités : la flexibilité mentale, la planification ainsi que le contrôle et la régulation de l'action. C'est donc, entre autres, la capacité d'attention et la mémoire qui entre en jeu ici. Ces processus cognitifs supérieurs sont exécutés principalement au niveau du cortex préfrontal tout en étant en interaction avec les différentes parties du cerveau. À la base, réfléchir est donc un processus neuronal. À l'appui de leurs hypothèses, les neuropsychologues ont montré que le lobe frontal antérieur des sujets introspectifs (donc réflexifs) est davantage développé. Réfléchir revient alors à utiliser la matière grise d'une zone bien précise du cerveau. Il suffit de retenir pour le moment que les neuropsychologues abordent de manière instrumentale le réflexif comme un processus introspectif qui nécessite attention et mémoire, ce sur quoi nous reviendrons dans un autre billet.

Dans l’ascension triomphante de la Raison (instrumentale) a été écartée une autre forme de prise de conscience, autrement dit d’opérateur cognitif : la réflexivité. Le philosophe Jürgen Habermas (1976) souligne qu’en voulant rompre définitivement avec la métaphysique et le théologique, les positivistes ont tout rejeté, sauf la raison. Du même coup, ils ont jeté « le bébé (la réflexivité) avec l’eau du bain (la métaphysique et le théologique) » ! Pourtant, réflexion et raison ne sont pas en opposition. Du point de vue de certains philosophes, par la réflexion, on sort de soi-même ; en réfléchissant sur l’objet (en l’occurrence de sa Raison), le penseur s'en dégage en quelque sorte. C'est donc une véritable remise en cause dont il est question. Ce faisant, la réflexion permet de mieux se comprendre et d'adopter une attitude critique face à ce que nous percevons. En permettant de questionner les tenants et les aboutissants des interprétations et des analyses fondées sur la Raison, la réflexivité, d’un point de vue philosophique, agit non seulement comme « garde-fou » de la raison (inutile de revenir sur les résultats auxquels a conduit, et conduit toujours, une Raison instrumentale exacerbée), mais également comme incubateur qui donne à la Raison toute sa véritable puissance.

Cela dit, réfléchir, pour les chercheurs en gestion (l’un des domaines iconiques de la modernité), prends plusieurs voies, mais s'inspire principalement de la compréhension qu'en ont les philosophes.  Nous avons consolidé les compréhensions de cette activité dans un article déposé dans HAL (hal-01543416, version 1) et portant spécifiquement sur « réfléchir en contexte de polysémie ». En résumé, réfléchir se structure autour de deux moments qui concilient la dualité entre deux opérateurs cognitifs : la Raison et la Réflexivité. Le premier moment (ou le premier ordre de réflexion) implique de réfléchir sur le phénomène étudié comme tel en mobilisant la Raison comme opérateur cognitif (soit une volonté d’étudier le phénomène en soi, avec une perspective objective, voire neutre); comment les acteurs, les actions, les mots utilisés, les connaissances partagées participent à la construction de l'objet d'étude. Le deuxième moment (ou ordre de réflexion) implique au contraire la capacité critique du chercheur en regard de lui-même et du contexte; en quoi ses connaissances, ses expériences, ses habiletés, ses émotions guident la construction de l'objet d'étude (le phénomène pour soi) et donc les travaux interprétatifs et analytiques résultant de la Raison (premier ordre de réflexion).
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Réfléchir, c'est donc d'être capable de Raison mais aussi de regards critiques sur le monde qui nous entoure et sur nos pratiques, nos pensées, nos modes de fonctionnement, nos croyances.  Réfléchir devrait être à la base de notre éducation. Or, réfléchir prend du temps.  En fait, non !  Réfléchir ne prend pas de temps.  Réfléchir requiert l'exclusivité attentionnelle. En ce sens donc oui, elle prend du temps.  Du temps juste pour elle…
 
C'est dans ce contexte que s'inscrit ce carnet de recherche.  Il constitue un lieu de partage de réflexions sur la pratique de la science (la mienne et celle de mes collègues en général) et un lieu de partage sur la pratique de la gestion. En fait, l'écriture des billets constitue une obligation de prendre un temps d'arrêt.  Ce carnet de recherche oblige donc à prendre le temps de mettre par écrit et ce faisant, de réfléchir un peu plus et un peu plus longtemps. 

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PS Bien que ce premier billet tient lieu de lancement de nos carnets de recherche respectifs, nous avons décidé de l’écrire en collaboration. En fait, nos réflexions nous ont amenés de part et d’autre à vouloir mettre en place un carnet de recherche, rejoignant ainsi un mouvement qui tend à utiliser pleinement les outils modernes (WEB, réseaux sociaux par exemples) pour communiquer différemment certains de nos résultats de recherche et nos réflexions. Réfléchissant depuis plusieurs années sur l’industrie de la publication et sur le processus de transmission des connaissances scientifiques ainsi que sur la réflexivité en recherche, nous jugions important de débuter ce carnet en expliquant l’importance que revêt la réflexivité dans notre pratique professionnelle et nos valeurs, et ce faisant, nous imaginions très mal écrire ce premier billet chacun de notre côté.

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Références
Déry, R. (2009).  La modernité.  Montréal : JFD
Habermas, J. (1976). Connaissance et intérêt. Paris : Gallimard
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Comment citer ce billet ?

Gauthier, J.B. et Harbour, M. (2018, 28 juin). Éloge de la réflexivité.
[Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.

*Les auteurs ont collaboré de manière équivalente aussi, nous avons disposé les noms en fonction de l'ordre alphabétique.