Post-scriptum

Ce carnet de recherche est l’occasion pour moi de poursuivre mes réflexions et les discussions laissées en plan lors d’un cours, sur un bout de papier, en marge d’une page d’un article ou d’un livre (d'où son titre : Post-scriptum). Certains des billets retrouvés dans mon carnet de recherche seront co-écrits avec des collègues.

RECENSION DES ÉCRITS SCIENTIFIQUES ET ÉVALUATION PAR LES PAIRS : À QUEL MOMENT FAUT-IL ANNONCER À UN ÉTUDIANT DE MAÎTRISE QUE LE «PAIR NOËL» N’EXISTE PAS ?


Voilà, le trimestre est lancé. Bien que cela fasse 20 ans que je donne des cours de méthodologies de la recherche, c’est toujours avec plaisir que je vais à la rencontre d’étudiants qui souhaitent vivre l’expérience de la recherche.

Difficile d’éviter de parler de la recension des écrits dans un cours de méthodologie de la recherche. En effet, c’est à partir de la recension des écrits que se construit la question de la recherche. Une somme considérable de ressources se prépare à être consacrée à trouver une réponse empirique à cette question. J’ai devant moi des étudiants qui, pour la plupart, n’ont jamais fait de cours de recherche. Ils arrivent chacun avec leur propre vision idéalisée de ce qu’est la science. Cet idéal a quelque chose de l’ordre de la posture épistémologique sans en être une rigoureusement articulée.

Chacun s’installe, nous sommes à la troisième séance. Le cours est en deux parties : une première, magistrale, sur les étapes concernant la définition d’une problématique de recherche et une seconde sous la forme d’un atelier en laboratoire informatique permettant aux étudiants de se familiariser avec les bases de données colligeant les millions d’articles scientifiques.

C’est l’heure, je projette une première plaquette. On y retrouve les étapes de spécification d’un problème de recherche. Quelque part dans la liste des étapes à suivre se trouve l’expression : « recension des écrits scientifiques ». Fort de mon expérience, je sais que je dois m’appesantir sur cette expression : elle est polysémique - une expression chère à ma collègue
la professeure Harbour - et du coup, une occasion de réflexivité sur la recherche et l’humanité du chercheur (voir Harbour et Gauthier, 2017).


« ... quelqu’un dans la classe peut-il nous préciser comment il faut définir l’expression ‘écrits scientifiques’ dans le contexte de la spécification d’une problématique de recherche ? »


Un premier courageux nous propose son interprétation. Bien que la définition qu’il propose soit intéressante, il y manque une précision importante que l’un de ses collègues de classe apportera :


« … ils doivent être révisés par un comité de pairs ».


La suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question : « Qu’est-ce qu’un pair » ...

Mais les réflexions, les sentiments, les idées, les inconforts se bousculent dans ma tête et dans mon corps.


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« Qu’est-ce qu’un pair » n’est pas, en soi, une question nouvelle. Cependant, elle est toujours d’actualité. En effet, et pour citer cet exemple, Stengers (2018) consacre une section de son livre à la question.

En premier lieu, il m’apparaît important de souligner la charge symbolique associée à la notion de « pair ». Celui-ci induit des sentiments de justice, d’égalité, de fraternité et de liberté autant dans l’expression des savoirs que lors de la constitution de ces derniers (la recherche). J’ose même dire qu’il renvoie à cet idéal habermassien de l’agir communicationnel soit celui « (... ) d’un monde (les pairs) capable d’apprécier à sa juste valeur, et d’utiliser dans la pratique quotidienne, le potentiel émancipatoire d’une intercompréhension exempte de coercition. » (
Müller-Doohm, 2018. Les parenthèses, et leurs contenus, sont de moi). Malheureusement, cet idéal ne résiste pas à l’épreuve du quotidien en recherche. Chaque chercheur, du débutant au chercheur chevronné, possède sa petite histoire concernant les « pairs » ! Une histoire entachée de sentiment de domination ou de coercition.

En empruntant les mots de Foucault (
1975 ; 1976), j’ose dire que dès qu’un chercheur adopte la figure de l’auteur, s’installe alors avec ses pairs (évaluateurs) quelque chose de pastoral ou de disciplinaire. Autrement dit s’installe un contexte où se conjugue l’examen normalisateur aux influences « … sur la subjectivité (du soumis à l’évaluation) par le contrôle et la dépendance, provoquant chez ce dernier un rattachement à sa propre identité par un mécanisme de prise de conscience de ses savoirs personnels ». (Martin, 2010, p. 28).

Évidemment, est associé à toutes formes de domination l’expression d’un pouvoir de sanction - la punition - dont la plus violente est certainement : rejet de l’article. Certains me diront que ce sont les règles du jeu et qu’il faut faire avec... Et c’est tellement les règles du jeu que celles-ci sont absentes des diagrammes représentant les étapes d’une recherche et qui truffent de nombreux textbooks de méthodologies de la recherche. Inutile d’appuyer ce que je viens d’avancer par une référence – levez-vous et ouvrez le premier textbook de métho qui vous tombe sous la main ! Ce constat n’a rien d’étonnant puisque les rhétoriques autour de la question « qu’est-ce qu’un pair » sont scientifico-centriques. Du coup est écarté du débat tout un monde, que plusieurs chercheurs ignorent ou souhaitent ignorer : l’univers commercial.

Les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques (pour citer un exemple
Elsevier - l’éditeur commercial d’International Journal of Project Management ou encore de Long Range Planning) sont des entreprises commerciales appartenant à de grands conglomérats et ayant des obligations de performances financières envers leurs actionnaires. Par exemple, Web of Science appartient à Clarivates Analytics qui elle-même appartient à Onex, une société ouverte et à Baring Private Equity Asia, une firme d’investissement privée - pour un portrait plus complet des acteurs de l’écosystème des périodiques scientifiques, voir Harbour et Gauthier (2016). Conséquemment, les éditeurs commerciaux de périodiques scientifiques établissent des pratiques d’affaires ciblant l’optimisation des profits sur un marché compétitif. La stratégie économique retenue repose, entre autres, sur l’impartition. Ils confient la production de l’édition de leurs périodiques (article, révision et choix éditoriaux) aux chercheurs -- qui sont payés par un tiers, souvent l’État.

De ce constat découlent, parmi d’autres, les questions suivantes :

  1. Est-il possible qu’il puisse y avoir un lien entre les politiques éditoriales d’un périodique et la stratégie d’affaire de son éditeur commerciale ? -- Les éditeurs commerciaux des périodiques scientifiques publicisent qu’ils ne s’ingèrent pas dans le contenu scientifique de leurs périodiques.


Cela dit …

  • Quel chercheur ne souhaite-t-il pas publier dans tel ou tel périodique, car elle a un fort indice d’impact ? -- Les indices d’impact ne renseignement-ils pas les investisseurs financiers actuels et potentiels sur la « rentabilité » des périodiques et de leurs éditeurs commerciaux sur les marchés économiques concurrentiels ?

  • Quel chercheur ne s’est pas assuré de citer tous les articles parus dans le périodique dans lequel il souhaite se faire publier et portant sur le thème de ses écrits ? -- S’il n’a pas accès facilement au contenu de ladite revue, quel chercheur n’a pas une fois dans sa carrière fait des pressions auprès de la bibliothèque de son université pour que celle-ci s’abonne à ladite revue ? Il s’agit de dollars versés directement ou indirectement par l’État à l’éditeur commercial du périodique -- Harbour et Gauthier (2016) présentent avec beaucoup plus de détails l’ensemble des acteurs intervenant dans la transaction.


  • Au quotidien, les mots « projets » et « programmes » sont utilisés pour décrire la recherche. En gestion de projet, l’analyse des parties prenantes est une condition clé à l’atteinte des objectifs ciblés. Oublier de tenir compte des forces d’influence de l’un d’entre eux peut avoir des conséquences sur le succès du projet. En conséquence, il n’est plus possible de faire fi des éditeurs commerciaux et de leurs pratiques d’affaires dans le cycle de la recherche. Elles sont structurantes au même titre que l’accès à un terrain, à la volonté d’individu à participer à une recherche, les questionnaires utilisés, etc.

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    … la suite logique des choses serait que je lance une nouvelle question: « Qu’est-ce qu’un pair » ... Pourtant, je n’arrive pas à prononcer à haute voix la question. Je n’ai pas encore statué sur le moment où il faut annoncer à un étudiant de maîtrise que le « pair noël » n’existe pas.


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    Je vous invite à lire également le billet suivant d'Alexandre Moatti : Pourquoi je ne plubie(rai) plus (jamais) dans des revues scientifiques.

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    Comment citer ce billet ?

    Gauthier, J.B. (2018, 19 Septembre). Recension des écrits scientifiques et évaluation par les pairs : à quel moment faut-il annoncer à un étudiant de maîtrise que le «pair noël» n'existe pas ?
    [Billet d'un carnet de recherche]. Repéré à http://jacques-bernard-gauthier.ca/Carnet/index.php.